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L’Institut des Arts du Masque de Limoux : le Patrimoine sublimé par la Création théâtrale

08 Août Publié par dans Patrimoine, Théâtre | Commentaires

Une fois n’est pas coutume et l’été aidant, je vous invite à sortir de la Haute-Garonne. A une heure et demie de Toulouse en allant vers la Méditerranée se trouve Limoux, riante cité de mille habitants au bord de l’Aude. Vous la connaissez sans doute pour sa célèbre blanquette, mais peut-être moins pour son Carnaval.

La Municipalité qui possède une tradition carnavalesque depuis le XVème siècle a eu l’excellente idée, à l’occasion du déménagement de son Palais de Justice, de mettre le bâtiment désormais vide à la disposition d’un créateur et metteur en scène d’exception, pour y installer son exceptionnelle collection de masques de spectacles, et pour faire le lien avec le Carnaval, les Carnavals.

Alliant tradition et modernité, connaissance et création, cet Institut des Arts du Masque (1) est unique en France et devient le conservatoire vivant d’un savoir faire artistique mal connu, il est destiné à un large rayonnement à travers sa confrontation avec d’autres traditions liées aux rituels populaires ancestraux et à d’autres civilisations du masque dans le monde.

Il ne pouvait y avoir meilleur choix pour l’animer, pour lui donner une âme, que celui de Guillaume Lagnel.

Guillaume est l’un de mes phares avec Julian Beck du Living Theater, Jim Morrison, Léo Ferré et Francis Bébey : ils ont éclairé la quête de mon adolescence clémentine comme disait Clément Marot, à l’époque où je me cherchais en tant qu’homme, en tant que poète et militant culturel ; et alors que je côtoyais l’abîme. Grâce à eux, je peux dire aujourd’hui que je l’ai échappée belle.

Si vous ne le connaissez pas, il faut vite combler cette lacune : fondateur de l’Arche de Noé-Théâtre (2), cet homme simple et chaleureux, passionné et passionnant, est à l’origine de l’une des plus extraordinaires aventures théâtrales qu’ait connu notre pays et qui dure depuis plus de quatre décennies, en région occitane et dans le monde, en dehors des modes et des coteries politiques hyper-subventionnées. Basée à Toulouse, puis à Céret, ensuite à Moissac, sa compagnie hors normes a créé des spectacles fulgurants qui restent gravés dans l’imaginaire de ceux qui ont eu la chance de les voir : Rose des sables, Sacrilège, l’An Mil d’après le tympan de Conques en Aveyron, les Sabots de grêle, la Maison du Sourd d’après les peintures noires de Goya, Carthage, la mémoire des sables d’après la statuaire phénicienne etc.

L’Italie, l’Espagne, les Pays du Nord de l’Europe, l’Amérique du Sud, la Tunisie comme les Pays de l’Est l’ont invitée, sans que la plupart de nos critiques parisiens n’y prêtent attention ; ou si peu.

Mais le public ne s’y est pas trompé : qu’elles soient issues de l’Art roman, des fêtes traditionnelles ou des grands mythes populaires, les créations de l’Arche de Noé attirent chaque année un grand nombre de spectateurs dans des sites du patrimoine hautement symboliques comme le théâtre antique de Carthage, les Thermes de Cluny, à Paris, les abbayes de Saintes, de Beaulieu etc. l’Abbatiale de Moissac, la Cathédrale Saint Etienne de Toulouse, Conques, Cordes…

Ce théâtre sans paroles, héritier des démarches novatrices de Tadeusz Kantor (créateur d’illustrations plastiques des mécanismes de la mémoire) ou de Grotowsky (théoricien du « théâtre pauvre » qui valorise le corps de l’acteur et sa relation avec le spectateur), pour qui le comédien doit être un « athlète du cœur », s’est enraciné dans patrimoine en en faisant revivre différentes thématiques sous la forme d’évènements contemporains originaux, riches de sens et aptes à toucher tous les publics, par l’interprétation revisitée de manière contemporaine du socle mythique et spirituel sur lequel se forgent les cultures humaines par-delà le temps et l’espace.

Nul mieux que Lagnel ne sait ce que veut dire un mot rendu obsolète par le monde moderne : transcendance.

Ses créations ont été accompagnées au fil des ans par la fabrication de centaines de masques, décors et costumes qui composent aujourd’hui le fond initial de l’Institut des Arts du masque.

Entouré depuis de nombreuses années d’une même équipe d’acteurs, de peintres, de sculpteurs (en particulier le génial Chab), et de musiciens exceptionnels (Maurice Ohana, Cristóbal Halffter, Jean-Jacques Lemêtre etc.) réunis par une sensibilité artistique commune, il a développé un large champ d’investigation dans des territoires autres que ceux habituellement réservés au théâtre, et créé une œuvre unique, syncrétisme théâtral entre patrimoine et création, entre culture et spiritualité, entre paganisme et christianisme, entre poésie non verbale et musique des sphères, à découvrir absolument.

Rien d’étonnant à ce que Limoux, qui à une tradition dans la fête carnavalesque mais aussi dans la tradition romane sculptée dans la pierre environnante, avec en particulier le Maître de Cabestany (3), maitre tailleur de pierre du XIIème siècle qui a inspiré « Du Maître et des Anges », ait invité Guillaume Lagnel à poser ici ses bagages de papier mâché, de bois, de colle ; et de rêves.

Dans le grand hall d’accueil, on trouve d’abord le socle roman de son travail grâce à des belles reproductions, comme dans un musée, des moulages du tympan du Maître de Cabestany justement, mais avec en plus des fiches qui explique l’ouverture au monde contemporain par le biais du spectacle vivant, de la sculpture au masque.

Autour du patio où il fait bon deviser ou rêver, au milieu d’une végétation accueillante, et qui invite à la lecture comme à la musique, on trouve d’abord à main droite, une exposition masques en scène : « du Maître et des anges », et l’émotion nous saisit, accentuée par la voix reconnaissable entre mille du grand comédien François-Henri qui nous guide, dans la premier salle d’audience de l’ancien tribunal.

Et l’on s’aperçoit bien que c’était une scène, que c’est en toujours une.

A main gauche, dans la seconde salle d’audience, l’autre exposition présente des masques du Carnaval de Limoux et un hommage à Emile Taillefer qui a beaucoup donné à ce Festival, qui y a même consacré sa vie.

Je m’arrête devant un roi de pacotille et je me rappelle Emile Verhaeren (1855-1916) :

La couronne formidable du roi
En s’appuyant de tout son poids
Sur ce masque de cire
Semblait broyer et mutiler
L’empire.

Le pâle émail des yeux usés
S’était fendu en agonies
Minuscules, mais infinies,
Sous les sourcils décomposés.

Le front avait été l’éclair,
Avant que les pâles années
N’eussent rivé les destinées,
Sur ce bloc mort de morne chair.

Les crins encore étaient ardents,
Mais la colossale mâchoire,
Mi-ouverte, laissait la gloire
Tomber morte d’entre les dents.

Depuis des temps qu’on ne sait pas,
La couronne, violemment cruelle,
De sa poussée indiscontinuelle
Ployait le chef toujours plus las.

Les astuces, les perfidies
Louchaient en ses joyaux taillés,
Et les meurtres, les sangs, les incendies
Semblaient reluire entre ses ors caillés.

Elle écrasait et abattait
Ce qui jadis était la gloire :
Ce front géant qui la portait
Et la dardait vers les victoires
Si bien qu’ainsi s’accomplissait, sans bruit,
L’œuvre d’une force qui se détruit,
Obstinément, soi-même,
Et finit par se définir
Pour l’avenir
Dans un emblème.

Couronne et tête étaient placées,
Couronne ardente et tête autoritaire,
En un logis de verre,
Au fond d’un hall, dans un musée.

Au fond du bâtiment, le long du quai de l’Aude, outre des réserves et des ateliers, on trouve la Ménagerie, l’Automate du Musée et un salon de lecture.

Au cœur d’une région comprise entre Océan, Garonne, Rhône, Po et Méditerranée, de notre chère Occitanie donc, sa majesté le Masque, héritier de traditions populaires très anciennes, a trouvé enfin sa place et vous attend au travers d’expositions temporaires, de rencontres, d’ateliers et d’échanges, de lectures et de concerts ; et les enfants sont les bienvenus, eux qui comprendront tout, tout de suite, et sauront vous prendre par la main pour vous guider dans la forêt de l’Imaginaire.

Ils vous chanteront peut-être cette comptine :

Avec mon masque de souris
Je fais peur au gros chat gris;
– Sapristi dit Mistigri,
Les souris ont bien grossi !
Il s’affole, il s’enfuit
Et se cache sous le lit.

Ou vous soufflerons à l’oreille ce poème d’Edmond Rocher (1873-1948) :

As-tu vu mon nez
Tout enluminé ?
As-tu vu ma bosse
Mon ami Pierrot ?
Ma moustache en roc
Et mon air féroce ?
Cuic, oh ! oh ! oh ! oh !
Monsieur Carnaval
Qui les mène au bal
S’élance et lance
De longs serpentins
Sur leurs rires enfantins
Entrez dans la danse
Mon ami Pierrot
Cuic, oh ! oh ! oh ! oh !

Après un demi-siècle de voyages et de créations de par le vaste monde, associant sa collection unique et celle de carnavals d’autres horizons à la tradition limouxine, Guillaume Lagnel tisse le fil rouge de la passionnante et mystérieuse histoire du Masque qui court d’un continent à l’autre, des civilisations les plus anciennes aux plus proches de nous, jouant le rôle du témoin à la barre de la grande Histoire de l’Art.

En lieu et place des juges de la Cour dont il ne subsiste que le costume du Président surmonté de son masque ; et de sa toque bien sûr.

Sur le vernis des bancs usés par des décennies de procès intenté à ceux qui étaient accusés de menacer l’ordre établi par leurs pulsions primitives, les Masques, Rois du Carnaval et du Théâtre, ne sont plus jugés et brûlés en place publique, mais mis à l’honneur.

Et ce n’est que justice !

En repartant doucement dans la douceur du crépuscule estival et la cymbalisation (le chant) des cigales, c’est Baudelaire (1821-1867), qui me vient à l’esprit :

Contemplons ce trésor de grâces florentines ;
Dans l’ondulation de ce corps musculeux
L’Élégance et la Force abondent, sœurs divines.
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince…

– Mais non ! ce n’est qu’un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d’une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l’abri de la face qui ment…
– Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas ! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! – comme nous ! 

E.Fabre-Maigné

4 août 2017

PS. Après votre visite, à quelques kilomètres de Limoux, je vous conseille d’aller vous rafraichir, déjeuner ou diner, dans un lieu fort sympathique: La Claranda, café restaurant culturel associatif à Serres, toujours dans l’Aude. Animé par Jean-Marie Fraysse, fondateur du Festival Convivencia, on peut aussi y assister à des concerts de qualité.

Pour en savoir plus :

1) http://iam-limoux.fr/

18 rue du Palais 11300 Limoux 06 11 68 15 60

Expositions jusqu’au 17 septembre : ouverture en août les mercredi, jeudi, vendredi, en septembre les vendredi, samedi, dimanche.

2) http://www.archedenoe.net/

3) http://www.maitre-de-cabestany.com/

4) www.laclaranda.eu

1, Route d’Arques 11190 Serres 04 68 74 38 05

Printemps : du 31 mars au 9 juillet – du vendredi soir au dimanche midi
Eté : du 13 juillet au 27 août – tous les jours midi et soir
Automne : du 1er septembre au 26 novembre – du vendredi soir au dimanche midi

 

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