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Le bon goût des mauvais genres

16 Juil Publié par dans Littérature | Commentaires

Christophe Bier signe avec Obsessions un formidable recueil de chroniques évoquant les «mauvais genres» ayant irrigué le cinéma, la littérature et tant d’autres domaines.

Christophe Bier

Acteur, réalisateur de documentaires, écrivain, maître d’œuvre d’un Dictionnaire des longs métrages français pornographiques et érotiques en 16 et 35 mm, Christophe Bier participe également depuis 2003 à l’émission «Mauvais genres» de France Culture en tant que chroniqueur. Obsessions rassemble une sélection de ses chroniques au champ d’investigation très varié. L’auteur ne se présente pas comme «un analyste omniscient», mais comme «un témoin fasciné qui contemple, incrédule et transi, les multiples icônes de son imaginaire : la pornographie, le cinéma bis, le roman populaire, les monstres, les talons vertigineux, le roman noir… » À ces passions, il faut notamment ajouter l’érotisme, le sadomasochisme ou la «comédie désolante».

Cinémas parallèles

Évidemment, le cinéma se taille une belle place dans Obsessions et nombre de ceux qui se pensent cinéphiles ou cinéphages découvriront films ou acteurs méconnus à l’instar d’Ogroff, «tout premier slasher français et gore, tournée en 1983 lors des week-ends, dans la forêt orléanaise, avec une caméra Super 8» et un budget de 15 000 francs. Voici encore Drôles de zèbres de Guy Lux (son unique film) avec Sim, Tarkan contre les Vikings (péplum turc) et autres productions issues du cinéma d’exploitation, du mondo movie, du film pornographique… Parfois, les genres se croisent sous la houlette de metteurs en scène aux inspirations diverses tel le prolifique Jess Franco. Alain Payet, réalisateur de trois cents films essentiellement pornographiques, fit ainsi des incursions dans la «comédie désolante» (L’émir préfère les blondes) tandis que Gérard Kikoïne (symbole d’«une époque où la pornographie se rêvait en cinéma») adapta Stevenson et Poe.

Les soeurs siamoises Daisy et Violet Hilton dans Chained for Life (L’Amour parmi les monstres) de Ha

Les seconds rôles ne sont pas oubliés (Herbert Lom, Reggie Nalder, Daniel Emilfork, Herbert Fux, Dominique Zardi, Darry Cowl…), pas plus qu’Audrey Campbell, «icône emblématique de la sexploitation» ou Chesty Morgan, «dont la poitrine naturelle était la plus large répertoriée par le Guinness Book» et qui tourna Double Agent 73 (Supernichons contre Mafiadans la version française). Les destins fracassés de Barbara Payton ou de Daisy et Violet Hilton (les sœurs siamoises de Freaks) voisinent avec un bel hommage à Jacques Dufilho dans ce livre qui prend des allures de galerie d’excentriques.

Emerveillement

Romans-photos, fanzines, BD, romans noirs et autres fumetti per adultisont également évoqués par Christophe Bier aussi à l’aise pour saluer l’œuvre de Gérard de Villiers que celle de la comédienne et strip-teaseuse Rita Renoir. Sous sa plume érudite et jamais pédante, le bizarre, l’interdit, le scabreux, le mauvais goût sont élevés au rang des beaux arts. A propos d’une exposition sur les lieux de la prostitution masculine à Paris de 1860 à 1960 et du livre qui l’accompagne, Christophe Bier salue «trois cent soixante-seize pages somptueuses qui ne craignent pas l’obscénité du désir, exhumant ces lambeaux frémissants d’une époque encore récente où l’homosexualité se vivait comme une transgression.» À l’occasion d’une autre exposition, plus grand public, dédiée au magicien Garcimore, il écrit : «Cette exposition saisit la folie douce d’un magicien mélomane qui truqua ses illusions par de fausses maladresses, une mélancolique modestie et des euphonies cuivrées. La télévision privatisée, bientôt avide de cynisme, relégua au purgatoire du music-hall ce poète décontrasté au rire inextinguible.»

On aura compris que la curiosité qui guide les chroniques d’Obsessions ne connaît guère de limites et leur auteur ne recule pas devant les obstacles pour découvrir le film Kilink Istanbul’da de 1967, «exemple parfait de la série B turque» : «Le négatif a disparu, hélas. Il ne reste qu’un master en Betacam complètement rayé qu’un éditeur de DVD grec a eu l’excellente idée d’exploiter et de sous-titrer en anglais.» Il y a de l’historien et de l’archéologue chez cet homme qui nous révèle des continents disparus. Ainsi, il se souvient d’explorations dans les vidéos-clubs des quartiers populaires de Paris, Munich ou Bruxelles à la recherche de cassettes VHS «dupliquées en Allemagne, usées par des années de locations, arrachées à des commerçants, déconcertés, parfois même terrorisés par l’exaltation de certains d’entre nous. Nous ignorions alors que ces vestiges vidéographiques constituaient parfois la dernière trace d’une filmographie en péril. Car, des milliers de séries B produites en Turquie dans les années 1960 et 1970, parfois jusqu’à trois cents par an, il ne reste presque rien. Des cendres, des négatifs détruits, des affiches qui font rêver.» Ce livre ressemble à un étonnant kaléidoscope où apparaissent l’incroyable Jean Boullet, le nain Piéral, les «acteurs gorilles», les monstres de foire, Vince Taylor… Il y a de la passion et un émerveillement d’enfant dans cette encyclopédie buissonnière, à la fois ludique et émouvante, que l’on dévore.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Obsessions, Le Dilettante / France Culture, 256 p.

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