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Le souvenir de Jean-Michel Gravier

10 Juil Publié par dans Littérature | Commentaires

Parlez-moi encore de lui, premier ouvrage de Lisa Vignoli, est un hommage sensible au chroniqueur, journaliste et écrivain disparu en 1994.

Lisa Vignoli

«Existe-t-il une sorte de frontière, de palier imaginaire qui fait que l’on entre dans la postérité ou pas ? S’agit-il d’un degré de notoriété ? D’un certain niveau de talent ? Du temps que l’on passe sous le radar des gens ? Peut-on être « quelqu’un » un court moment seulement ? La question m’obsédait. Qu’allais-je devenir moi-même, un tas de papiers que personne ne classerait ? Et tous les gens que je trouvais géniaux autour de moi aussi ? Je n’ai pas rencontré Jean-Michel Gravier par hasard. En me plongeant dans sa vie, j’ai ressenti ce que je n’avais jamais perçu jusque-là. J’allais disparaître aussi», écrit Lisa Vignoli dans Parlez-moi encore de lui, récit consacré à Jean-Michel Gravier (1949-1994). Journaliste et chroniqueur, il publia deux livres – un recueil de lettres adressées à des stars, Les héros du peuple sont immortels, et un roman, Les Clefs de la plage – tandis qu’un recueil posthume rassemblant ses chroniques du Matin, de 1978 à 1981, Elle court, elle court, la nuit, a été édité en 2014 sous l’impulsion d’Arnaud Le Guern.

En dépit de la minceur de son œuvre, la postérité a retenu Gravier. Pas la postérité des stars, mais celle plus clandestine perpétuée par l’amitié et l’admiration, par les happy few et les band of brothers. Lisa Vignoli, qui n’avait pas dix ans lors de la mort de Jean-Michel Gravier, signe donc un portrait amoureux et sensible d’un homme «pour qui l’admiration était une nourriture essentielle». Patiemment, elle a rencontré les amis, les proches, les témoins afin de reconstituer la vérité et la légende de cet être ambivalent : «Jean-Michel Gravier était un paradoxe. Un homo pas minet et pas plus assumé. Ami des stars et VIP du moindre carré de la plus décadente des fêtes et vivant très modestement».

Années 80

Gravier fit le succès du Diva de Beineix, fut l’intime d’Isabelle Adjani et de Barbara, plantait son micro ou ses mots dans le monde du cinéma comme dans celui des célébrités de son temps, sans être dupe des mondanités ou de la mythologie de la nuit. À ce sujet, il écrivait : «La nuit à Paris, je m’en tape donc, car je sais maintenant que toutes les vieilles histoires qui traînent sur cette fameuse nuit libératrice sont fausses : les cons que l’on croise station Châtelet sont aussi cons quand la nuit se casse la gueule sur la ville et je me demande toujours comment ils font, ceux dont ce n’est même pas le métier, pour ne vivre que pour cette frime, vaine, si vaine.»

Lignes d’un cœur blessé dont les fêlures – visibles ou probables – sont saisies ici à la pointe sèche. Parlez-moi encore de lui est également un tableau de ces années 80 qui ne cessent de fasciner par leurs visages paradoxaux : insouciance, cynisme, prise du pouvoir par le commerce des apparences et le simulacre, fin des idéologies, festivisme et angoisse du sida – maladie qui emporta Jean-Michel Gravier. Avant cela, il fut l’un des contributeurs à un recueil collectif, estampillé néo-hussard et précisément consacré aux années 80. On retrouvait aussi au sommaire Frédéric Berthet (1954-2003), autre étoile filante, cinq titres seulement de son vivant, mais que l’on continue de rééditer et dont on publie des inédits. On lui souhaite de rencontrer sa Lisa Vignoli.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Parlez-moi encore de lui, Stock, 256 p.

Lisa Vignoli © Philippe Matsas

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