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Aimée et souffrante Turquie

22 Mai Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec Lettres du Bosphore, Sébastien de Courtois signe un superbe recueil de chroniques dédiées à une ville et un pays où l’espérance de jours meilleurs n’a pas dit son dernier mot.

La Turquie, son «pays d’adoption depuis près de dix ans», et Istanbul, où il vit, n’ont guère de secrets pour Sébastien de Courtois. Auteur de plusieurs ouvrages sur les chrétiens d’Orient, de récits comme Éloge du voyageur ou le très beau Un Thé à Istanbul (réédité ces jours-ci en poche), il vient de publier Lettres du Bosphore, recueil de chroniques qui prend aussi la forme d’une sorte de journal d’intime. Dans ces textes écrits de novembre 2015 à février 2017, les tragédies et les violences ne sont évidemment jamais loin. Des attentats frappant le sud-est du pays, Ankara ou Istanbul en passant par la reprise du conflit entre le pouvoir et le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), la guerre en Syrie, le drame des réfugiés ou la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 : les catastrophes se succèdent et s’entremêlent. D’autres angoisses surgissent encore.

Sébastien de Courtois

«L’espoir de vivre dans un pays démocratique et respectueux de sa mémoire s’amenuise peu à peu. Un pays qui achève dans la violence une mue entamée le 3 novembre 2002 – jour de la victoire électorale du Parti de la justice et du développement (AKP) –, une contre-révolution qui ne doit rien au hasard ni même au supposé pragmatisme d’un fondateur sans nom et sans figure, mais tout à l’application minutieuse d’un programme destiné à démanteler les principes de la République, celle de 1923, ceux imposés par Kemal Atatürk. Ce constat n’est pas une critique – chaque pays a le droit de se gouverner comme il l’entend –, mais le regard amer d’un observateur habité d’une passion sans égale pour un pays dont il est loin d’être acquis qu’une majorité de sa population se reconnaisse dans une telle manière de gouverner», écrit Sébastien de Courtois dans son avant-propos.

Saveurs puissantes

Si Lettres du Bosphore se nourrit de cette matière et contient des développements éclairants sur les enjeux politiques ou géopolitiques, si l’histoire est convoquée pour comprendre ce qui se passe ici et maintenant, le livre n’est pas celui d’un universitaire ni d’un journaliste, mais d’un écrivain. «La Turquie est un pays qui se mérite, il n’est pas une simple étape de vie, une destination parmi d’autres, mais un choix, une expérience. Il faut en accepter le pire pour comprendre le bien, lire, se renseigner, goûter les plats et courir la campagne. Les saveurs y sont puissantes», précise cet inlassable promeneur qui nous fait partager choses vues et rencontres. En sa compagnie, nous observons des cargos et bâtiments de guerre russes sur le Bosphore, nous écoutons du jazz au club Nardis, un Chant des Partisans retentit au consulat de France en hommage aux victimes des attentats parisiens de novembre 2015, le café Pierre-Loti suggère une halte… Nous faisons la connaissance d’hommes d’affaires, de journalistes persécutés, de gens ordinaires croisés dans les cafés populaires.

Bien sûr, les écrivains ne sont pas oubliés. Voici Hakan Günday (prix Médicis étranger 2015), Nedim Gürsel (auteur notamment d’Un long été à Istanbul, le premier livre sur la Turquie que Sébastien de Courtois acheta, alors étudiant à Toulouse, à la librairie Privat), Yiğit Bener… Des hommages à des amis trop tôt disparus côtoient ceux à des amis bien vivants comme le Britannique Lawrence Osborne dont le titre de l’un de ses livres, Boire et déboires en terre d’abstinence (Hoëbeke, 2016), affiche une douce insolence. Le souvenir de la princesse Neslisah (la dernière «sultane» de la dynastie ottomane morte en 2012) s’invite tandis que l’on apprend que le commanditaire de L’Origine du monde de Courbet fut un diplomate ottoman.

Un pont entre les rives

«Istanbul ne serait rien sans ses pourtours, sans la mer Noire et les Balkans, la Grèce, la Méditerranée, le Caucase, les mondes arabe et persan. Un carrefour, un lieu de rencontres et d’échanges», lit-on. Ainsi, l’un des détours que le livre contient passe par la région du Tur Abdin près de la frontière syrienne où vivent des chrétiens syriaques, où l’on parle araméen et où des églises de village peuvent remonter au IVème siècle. Un soir de Noël, à Istanbul, Sébastien de Courtois se rend plusieurs fois à la messe, «d’une église à l’autre, entre les Arméniens catholiques, les syriaques, les chaldéens». Dans la cour de l’église Saint-Antoine «une crèche grandeur nature a été dressée avec ce panneau : « À la mémoire des réfugiés morts dans nos mers. » Au pied du berceau de l’Enfant-Jésus, ce sont des vêtements, des objets, des gilets de sauvetage ramassés sur les plages de Turquie, du côté d’Assos et de Bodrum.»

Il y a du chagrin, de l’inquiétude, des regrets dans ces Lettres du Bosphore qui voient un pays régresser, remettre «en cause sa diversité alors que sa nature même est d’être un pont entre les rives, une alliance des civilisations.» L’espoir d’une Turquie laboratoire d’une démocratie musulmane ouverte laisse place à un nouvel autoritarisme, un méchant cocktail d’islam et de nationalisme. Le soir du coup d’État de juillet 2016, au fracas des F-16 sur le Bosphore répondent les appels des minarets évoquant le djihad. En février 2017 commencent les travaux pour la construction d’une grande mosquée sur la place Taksim, symbole de la République turque, du sécularisme et des luttes sociales. De nombreux Turcs se sentent devenir étrangers dans leur propre pays mené par un mélange de Père Ubu, de général Tapioca et de Big Brother ayant trouvé en son ancien allié Fethullah Gülen le parfait Emmanuel Goldstein…

Des amis partent, la tentation de l’exil affleure, l’«hüzün» – cette mélancolie stambouliote chère à Orhan Pamuk – s’immisce devant «une ville qui se morfond dans un cœur abîmé. Une ville où j’ai pourtant été heureux». Cependant, le refus du renoncement et de l’abandon l’emporte car il y aura «un moment où le calme reviendra, où nous pourrons parler cuisine sur les rives du Bosphore.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Lettres du Bosphore, Le Passeur éditeur, 256 p.

Sébastien de Courtois © Can Esentaş

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