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Les souffrances de Pippo

08 Mai Publié par dans Cinéma, Théâtre | Commentaires

Pippo Delbono présente « la Notte » et « Amore e carne » au Théâtre national de Toulouse, alors que ses films sont projetés à la Cinémathèque de Toulouse.


Né en 1959 en Italie, Pippo Delbono a grandi dans un village de Ligurie avec un père qui jouait du violon. La musique est depuis toujours omniprésente dans son théâtre, fortement imprégné de la danse de Pina Bausch – avec laquelle il a suivi un stage de plusieurs mois – et de l’Odin Teatret : «En 1981, j’ai fait un stage avec Ryszard Cieslak, le grand acteur de Jerzy Grotowski : une expérience extrêmement forte et douloureuse. Mais avec lui j’ai découvert que le théâtre, qui jusqu’alors avait été pour moi quelque chose d’assez superficiel, pouvait toucher des zones vraiment profondes, intimes. En 1983, j’ai rencontré Pepe Robledo, réfugié argentin appartenant à Farfa, une des branches de l’Odin Teatret, un groupe de recherches basé au Danemark, fondé en 1964 par Eugenio Barba, proche de Grotowski. J’ai passé trois ans avec eux. J’y ai découvert le « training », méthode d’entraînement physique. Le travail de l’acteur, a-psychologique, très physique, fondé sur l’acrobatie, l’écoute du moindre geste, tend à développer une conscience extrême du corps et de la voix.»

«C’est là que j’ai commencé à m’intéresser au théâtre oriental: les principes dramatiques théorisés par Barba sont issus de cette tradition théâtrale. À partir de là, j’ai étudié les principes de l’art de l’acteur dans les disciplines orientales, spécialement dans le théâtre japonais nô et kabuki et dans le théâtre balinais. Un travail de recherche et d’entraînement très rigoureux, où la danse et le théâtre s’identifient : un acteur de kabuki peut passer sa vie à travailler pour arriver au mouvement parfait avec son éventail. Après, j’ai moi-même voyagé en Orient. A Bali, je suis tombé sur un vieil acteur qui toute sa vie avait joué un singe : un homme-singe, fascinant. J’ai compris que c’était cela que je recherchais : cette précision, cette force, cette énergie, cette poésie des corps, cette présence sur un plateau, sans la pensée», racontait le metteur en scène dans les colonnes du quotidien Le Monde.(1)

Pippo Delbono fabrique des spectacles inclassables, succession de tableaux vivants et concentré d’émotions, fruits de ses rencontres avec une galerie d’interprètes hors du commun qui forment une troupe de fidèles compagnons de route : «Bobò, microcéphale et sourd-muet, Gianluca, trisomique, Nelson, le clochard. Bobò, notamment, a une conscience aiguë de chaque partie de son corps. À chaque représentation, il utilise les bras, les mains, les yeux, les jambes de façon identique. Je vois en lui la force et la minutie des maîtres d’Asie et en plus une autre chose très importante : la fragilité et l’humilité de l’acteur»(1). Attirant sans peine tous les regards, pourtant doté d’une silhouette frêle et d’une démarche fragile, Bobò arpente les plus grandes scènes avec un naturel désarmant. Pippo Delbono filme Bobò dans « Grido » (2006), il filme son propre nombril avec son téléphone et l’Italie à la dérive dans « la Paura » (2009), il filme le monde en guerre dans « Guerra » (2003), il filme la vie comme personne ne l’avait fait depuis Pasolini – La Cinémathèque de Toulouse projette actuellement ses six longs métrages.

Pippo Delbono a traversé de rudes épreuves depuis cette adolescence meurtrie qu’il a maintes fois racontée dans ses spectacles, depuis la mort accidentelle de Vittorio, son amour de jeunesse. Dépressif, il demande un jour à être interné dans un hôpital psychiatrique : «J’ai d’abord raconté la relation avec mon propre corps, chaque jour plus blessé et malade ; et la nécessité de continuer, pourtant, à danser. “Tu dois danser, danser, danser, danser dans la guerre” : c’est cela que je crie maintes fois au cours du spectacle « Barboni », tandis que le bruit des coups de feu inonde le théâtre. Vient ensuite la perte de soi, du contrôle de ses propres pensées et pourtant, à l’hôpital psychiatrique, cette rencontre magique avec Bobò, quarante ans de sa vie passée là-dedans, puis ma fugue avec lui pour recommencer à vivre, ensemble. Merci à ce moment qui m’a fait côtoyer la douleur, la mort, la folie, et m’a permis de me retrouver, encore plus ouvert au monde. Ce plaisir de découvrir que tout le travail sur l’acteur qui danse, l’étude du théâtre asiatique, la recherche d’une vérité sur le plateau, existait déjà chez certaines personnes marquées par la vie. Seul Gianluca, le petit trisomique, peut se permettre de conclure le spectacle « Exode » par son grand et lumineux sourire. Une beauté extraordinaire qu’on a perdue», confessait Pippo Delbono dans L’Humanité.(2)

Le metteur en scène revient à Toulouse, mais sans sa troupe, pour présenter deux créations au TNT : « Amore e carne », où il partage la scène avec le violoniste Alexander Balanescu ; « La Notte » (photo), un solo d’après « la Nuit juste avant les forêts », de Bernard-Marie Koltès. «Le texte a un rôle très important dans mon théâtre, mais pas de manière traditionnelle. Il a une valeur de parole — parole qui doit avoir la même fonction et la même force que le geste. Cette parole vient, de manière plus ou moins directe, des auteurs qui m’accompagnent depuis toujours : Shakespeare, Pasolini, Rimbaud, Ginsberg, Genet, Beckett, Brecht… Et Chaplin, et Fellini.»(1)

Jérôme Gac


(1) Le Monde
(17/11/2005)
(2) L’Humanité (26/03/2003)

Rétrospective, jusqu’au 18 mai, à La Cinémathèque de Toulouse,
69, rue du Taur, Toulouse. Tél. : 05 62 30 30 11.

« La Notte », mardi 9 et mercredi 10 mai ;
« Amore e carne », du jeudi 11 au samedi 13 mai.
20h00, au TNT, 1, rue Pierre-Baudis, Toulouse.
Tél. : 05 34 45 05 05.

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