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Toulouse, les années Top 50

07 Mai Publié par dans Musique | Commentaires

Gold, Images, Jean Pierre Mader, d’autres encore… Ils ont vendu des millions de disques et marqué la mémoire collective.

«Un peu plus près des étoiles, à l’abri des colères du vent», «Ils m’entraînent au bout de la nuit, les démons de minuit», «Disparue, tu as disparue au coin de ta rue, je t’ai jamais revue», «Macumba, Macumba, elle danse tous les soirs», «Oui je l’adore, c’est mon amour, mon trésor», «Ohé, ohé, capitaine abandonné» : ces quelques extraits de refrains suffisent à faire résonner dans la tête de beaucoup des chansons datant d’une trentaine d’années, mais puissamment ancrées dans la mémoire collective. Leur point commun ? Ces titres naquirent à Toulouse.

En effet, de 1984 au début des années 90, une floraison de groupes et d’artistes venus de la ville rose envahissent les hit-parades et vont écouler leurs disques par millions (près de cinq millions de 45 tours et d’albums pour Gold, quatre millions pour Mader… ). Comment expliquer ce microclimat musical rassemblant des musiciens, qui pour certains se connaissent et collaborent à l’occasion, mais qui ne forment en aucun cas une «école toulousaine» ? «C’est au studio Condorcet que tout a commencé», déclare Yves Gabay qui prépare un livre sur le sujet à paraître aux éditions Atlantica.

Plaque tournante

En 1971, Jacques Cardona (1946-2008) crée le studio Condorcet avec Roger Loubet (chef d’orchestre de Michel Sardou), Pierre Groscolas (qui obtiendra un énorme tube avec Lady Lay en 1974) et les cousins Jean-Michel et François Porterie. Rapidement, ce studio indépendant se singularise  par la qualité de ses réalisations et son ouverture à la musique anglo-saxonne. Condorcet va attirer des vedettes séduites par le «son toulousain» qu’Yves Gabay définit comme la rencontre entre des influences classiques (les envolées de cordes de Roger Loubet venu du Conservatoire) et des influences rock californiennes. En 1973, Michel Sardou y enregistre La Maladie d’amour. Auparavant, Dick Rivers et Mike Brant avaient également fait étape au studio du quartier Saint-Agne.

Studio Condorcet : Georges Augier de Moussac, Pierre Teodori, Jean Yves Bikialo, Roger Secco, Jacques Cardona, François Porterie, Bernard Demichelis (Photo : Jean-Michel Porterie)

Autres personnages centraux liés à Condorcet : Richard et Daniel Seff. Les frères Seff sont auteurs et compositeurs. Par ailleurs, Richard produit et Daniel interprète. Parmi les artistes avec lesquels Richard Seff collabore : Mike Brant, Johnny, Claude François, Gérard Lenorman, le jeune Francis Cabrel… Certains font le détour par Condorcet. De fait se crée dans les années 70 autour du studio, qui s’installe en 1975 rue Matabiau, une effervescence dont vont profiter les musiciens toulousains, y compris ceux qui écloront dans les années 80. De jeunes gens viennent faire écouter leurs titres, enregistrent leurs maquettes pour démarcher les maisons de disques parisiennes, bénéficient du carnet d’adresses de leurs aînés. Nulle surprise donc à retrouver Jacques Cardona auprès de Gold pour leurs premiers succès tandis que Richard Seff produit Jean-Pierre Mader, qui ébauche une sorte de new wave à la française, ainsi que le groupe Images qui explose le Top 50 en 1986 quand Condorcet déménage avenue de Lyon.

Radios privées, Top 50 et clips

Stéphane Després, qui a participé avec son frère Christophe à deux groupes marquants des années 80, Images et Pacifique, insiste lui aussi sur le rôle primordial de précurseur et d’incubateur joué par Condorcet (ensuite par d’autres comme Polygone) à une époque où les «home studio» n’existaient pas et où les moyens techniques d’enregistrement demeuraient l’apanage des studios professionnels. Avant d’accéder à ce précieux sésame de l’enregistrement en studio, les musiciens en herbe font leurs armes sur scène et Toulouse est alors riche en bars musicaux et autres petites salles propices à accueillir des novices. Sabrina O (future Pauline Ester) écume ces lieux, tout comme May (futur Images). Tous les genres s’expriment : de la new wave des Fils de Joie au flamenco de Bernardo Sandoval en passant par Juliette, Zebda, le jazz (Magali Piétri, le groupe Kitty Clac de Serge Casero… ). En 1987, Claude Nougaro ressuscite avec Nougayork pendant que Claude Sicre et Ange B. créent les Fabulous Trobadors à Arnaud-Bernard.

Mais l’irruption de la nouvelle génération toulousaine collectionnant les hits (Gold, Mader, Images et les autres) épouse un bouleversement musical plus large que relève Stéphane Després : l’arrivée des radios libres, la création du Top 50 et la vogue des clips. Ces trois phénomènes – distincts et cependant convergents – bousculent la «variété de papa». Les radios privées font entendre de nouveaux sons et de nouveaux genres (avant que NRJ et d’autres grandes stations ne façonnent des artistes mainstream), le Top 50 – établi sur les ventes réelles et non sur des rentes de situation héritées des années 70 – déboulonnent de vieilles gloires au profit de nouveaux venus de la même façon que les clips (souvent inventifs) ringardisent les performances télévisées d’antan façon Maritie et Gilbert Carpentier ou Danièle Gilbert.

Sincérité

Puis, il y a aussi une révolution musicale et culturelle. La plupart des musiciens toulousains conquérant le Top 50 sont nés au début des années 60. Ils ont grandi à l’adolescence en écoutant les Stones, Led Zeppelin, le rock progressif, le jazz rock, le funk, le disco… Au début des années 80, la new wave, la pop synthétique (influences revendiquées autant par Mader que par Pacifique) et ses dérivés (dance italienne ou allemande) ont imposé le règne des synthés et des boîtes à rythmes. De cette ouverture et de ce maelström de sons ont jailli groupes et artistes très différents, mais partageant une même faculté de syncrétisme. Ils peuvent passer d’un genre à l’autre avec naturel, marier le fonds de sauce de la variété française traditionnelle à des épices exotiques, oser des alliances inattendues. À l’image aussi de musiciens de studio toulousains – les guitaristes Pierre Teodori et Serge Faubert, le saxophoniste Thierry Farrugia, le claviériste Jean Mora… – capables de mettre leur talent au service de styles très divers. Une diversité qui n’exclut pas la cohérence ni l’intégrité.

Jean-Pierre Mader

«Jean-Pierre Mader, par exemple, est quelqu’un qui a une très haute idée de la musique», confie Yves Gabay. Au-delà de la nostalgie propre à ceux qui ont entendu et aimé à l’époque les chansons de Gold, d’Images et des autres, comment expliquer aujourd’hui la permanence de ces artistes dont témoigne le succès des tournées années 80 ou le nombre de vues sur Internet ? Yves Gabay a son idée : «Il y avait une grande sincérité chez eux, et aucun cynisme. Ce qui est touchant, c’est leur vérité et leur franchise dans l’intention.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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