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À la recherche du père perdu

06 Mai Publié par dans Littérature | Commentaires

Pierric Bailly rend hommage à son père, un homme ordinaire et singulier, avec un récit émouvant qui est aussi le portrait d’une France disparue.

Depuis la mort de son père, Pierric Bailly a pris l’habitude de séjourner une semaine ou deux avec sa femme et leurs deux filles dans le petit appartement d’un HLM des années 70 que Christian Bailly occupait. Ce dernier, un an plus tôt, lors d’une promenade seul en forêt, dans ce Jura où il avait toujours vécu, a vraisemblablement glissé sur une pente raide avant de chuter dans le vide d’une petite falaise. Le crâne fracassé, il est resté là pendant trois jours avant que des voisins ne signalent l’absence du célibataire alors en vacances. Il n’y a pas eu d’autopsie et la gendarmerie a rapidement conclu à une mort accidentelle. «Je ne dors pas dans son lit, je ne porte pas ses habits. Mais je mange dans ses casseroles, je me sers dans sa cave à vins, j’écoute sa musique, ses disques, tous les chanteurs engagés qui ont bercé mon enfance à ses côtés», note le fils qui explore cet appartement débordant «de boîtes, de classeurs, de cahiers, de dossiers, de pochettes, de sacoches, de valises, le tout plus ou moins bien archivé dans les placards et sur les étagères.»

Décence ordinaire

L’Homme des bois est le récit des jours suivant le décès de Christian Bailly qui virent le fils retrouver le pays de son enfance et de son adolescence tout en étant taraudé par l’incertitude : que s’est-il réellement passé ce jour-là ? A-t-il fait une mauvaise rencontre ? A-t-il été attaqué par un chamois ou lynx ? Emporté par un éboulis ? Le doute subsistera, mais l’essentiel n’est pas là. L’«enquête» de Pierric Bailly, interrogeant les paysages et les proches, l’amène à dresser le portrait de cet «homme de l’ombre». Christian Bailly a commencé à travailler dans une usine à l’âge de 17 ans, il est mort à 61 ans à quelques mois de la retraite tant espérée. Entre ces deux dates, il fut aussi artisan, ouvrier ébéniste, tourneur sur bois, infirmier, professeur de yoga…

Surtout, cet autodidacte, discret et doux, «pour s’affranchir le mieux possible des valeurs dominantes de l’époque, celles de la consommation et du capitalisme», se construisit un univers «dont il était loin d’être l’unique représentant», un petit monde «fait d’action sociale, d’engagement politique et associatif, de chanson française, de distractions culturelles et de promenades en nature.» C’était notamment l’époque des babas cool, des anars, des non-violents, des communautés, des manifs antinucléaires ou antimilitaristes. Christian Bailly fut de ceux-là sans jamais briguer le moindre pouvoir ni jouer au théoricien. En rouvrant les cartons, en parlant avec les amis de son père, le fils voit se dessiner une trajectoire modeste et un «engagement concret, par la pratique, au jour le jour». «Depuis trente ans, il agissait sur le terrain. Il a consacré l’essentiel de sa vie professionnelle à mettre en pratique les idées socialistes, au sens philosophique du terme, c’est-à-dire lutter contre les inégalités, en œuvrant auprès de populations défavorisées, handicapées, rejetées, isolées. Ce fameux réel qu’on nous rabâche à longueur de discours, c’était son quotidien», écrit-il. On songe à la «common decency» des gens ordinaires chère à George Orwell, à ce socialisme du vécu où l’ entraide et la confiance mutuelles naissent de la banalité du quotidien.

Monde d’avant

Ces façons de vivre étaient également ancrées dans des lieux et des paysages, ici ceux de petites villes et de villages (que les géographes et les sociologues nomment désormais «France périphérique») côtoyant la géographie majestueuse d’un Jura propice aux contes, aux légendes, aux histoires, aux anecdotes se transmettant de génération en génération. On savait alors que la commune de Lons-le-Saunier était celle où l’on fabrique la Vache qui rit et où naquît Rouget de l’Isle. Les hameaux grouillaient d’enfants, les industries étaient florissantes.

L’auteur de L’Étoile du Hautacam parcourt les anciennes gares, les tunnels, «les fontaines, les lavoirs et les monuments aux morts», les «châteaux en ruines au sommet des collines, qui dominent les dernières exploitations agricoles et auprès desquels on installe un ensemble de ruches, une station d’épuration, un parcours sportif ou un nouveau lotissement.» Autant de repères devenus inutiles, à l’instar des «grosses croix en pierre couvertes de lichen en plein milieu de la forêt, des oratoires, des niches, des statues de la Vierge de différentes tailles, des églises et des chapelles». Les lieux de culte modernes sont les stations-service, les supermarchés, les restoroutes, les boîtes de nuit, les campings.

L’Homme des bois nous fait découvrir un monde englouti dont la poésie des noms (Saint-Claude, Clairvaux-les-Lacs, Nogna, Thuron, Pont-de-Poitte, Pathornay, Boissia… ) demeure intacte.

«Sur les huit enfants Bailly, en comptant mon père, ils sont six à vivre encore dans le Jura. Les petits-enfants par contre se sont presque tous sauvés à l’autre bout du monde. Je fais partie de ceux qui se sont le moins éloignés», note l’écrivain qui, tout au long de ce récit écrit à la pointe sèche, reste fidèle à une ligne claire, pose le mot juste sur le sentiment vrai, rend hommage à Christian Bailly, un homme «mort là où il vivait, tout simplement. À la façon de ces paysans qui n’ont jamais quitté leur ferme et qui s’éteignent dans la chambre où ils ont vu le jour.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

L’Homme des bois, P.O.L. 153 p.

Pierric Bailly  © Amandine Bailly

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