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La comédie humaine

03 Mai Publié par dans Cinéma | Comments

Quatorze films du documentariste américain Frederick Wiseman sont projetés à la Cinémathèque de Toulouse.

Épris de théâtre, Frederick Wiseman a mis en scène Catherine Samie à la Comédie-Française, dans deux monologues : « la Dernière lettre », d’après Vassili Grossman, et « Oh ! les beaux jours », de Samuel Beckett. Juriste de formation et avant tout documentariste, il produit et réalise depuis cinquante ans des films qui captent le réel au cœur des communautés occidentales. Il s’est ainsi infiltré en 1996 dans les coulisses de la Comédie-Française, et plus tard à l’Opéra de Paris pour « la Danse, le ballet de l’Opéra de Paris » (2008), puis au « Crazy Horse » (2010). Choisissant les Américains pour sujet principal de ses œuvres, il restitue la vie quotidienne de ses contemporains en posant sa caméra dans des lieux symboliques : prisons (« Titicut Folies », 1967), écoles (« High School », 1968 ; « High School II », 1994 ; « Art Berkeley », 2013), commissariats (« Law and Order », 1969), hôpitaux (« Hospital », 1970 ; « Near Death », 1989), armées (« Basic Training », 1971 ; « Missile », 1987), tribunaux (« Juvenile Court », 1973), grand magasin (« The Store », 1983), parlements (« State Legislature », 2006).

Observateur de la société, il s’intéresse aussi bien aux mannequins qui brillent dans la mode (« Model », 1980) ou aux danseurs du New York City Ballet (« Ballet », 1995), qu’aux populations moins favorisées sollicitant un centre d’aide sociale de New York (« Welfare », 1975) ou résidant dans des logements sociaux d’un ghetto noir à Chicago (« Public housing », 1997). Qu’il filme les moines bénédictins d’un monastère du Michigan (« Essene », 1972), les New-yorkais au cœur de Central Park (« Central Park », 1989), le quotidien d’une station de sports d’hiver (« Aspen », 1991), les habitants d’une petite ville côtière de la Nouvelle Angleterre (« Belfast, Maine », 1999), les clients d’un club de boxe d’Austin (« Boxing Jim », 2000), la vie des associations d’un quartier du Queens, à New York (« In Jackson Heights », 2015), Frederick Wiseman ne cesse d’écouter et de regarder en privilégiant les longs plans séquences.

«Ce qui me travaille chaque fois c’est le quotidien. Il faut entrer partout, dans les boutiques, les institutions, les lieux de culte, les restaurants, pour capter tous ces aspects du quotidien que sont le triste, le comique, le tragique, le banal… Il ne s’agit pas de “vérité”, mot qui me fait partir en courant, mais de donner le sentiment du réel, de l’alimenter»(1), assure-t-il. Le cinéma de Wiseman n’est peuplé que de personnes ayant donné leur accord pour être filmées, il n’est pas prévu de lumière additionnelle durant le tournage en équipe réduite, et la bande sonore est celle qui est captée pendant la prise vue – on n’y entend donc aucune musique ajoutée au montage, ni de voix-off. «On reproche parfois l’absence de commentaire dans mes films. Pour moi, c’est le montage lui-même qui est le commentaire : ma démarche se veut plus narrative que didactique. On me reproche aussi leur longueur : je crois qu’en tournant, je me crée une obligation morale avec le sujet et les gens que je filme, et aussi avec ceux qui seront les spectateurs», prévient le cinéaste.

Les œuvres de Frederick Wiseman sont d’immenses fresques où frétille la comédie humaine, des nébuleuses où la vie prend le temps de jaillir au rythme d’un montage patiemment ciselé durant de longs mois de travail. «Réaliser un film documentaire, c’est procéder à l’inverse d’un film de fiction. Dans la fiction, l’idée du film est transposée dans le scénario par le travail du scénariste et du metteur en scène, opération qui, évidemment, précède le tournage du film. Dans mes documentaires, c’est l’inverse qui est vrai : le film est terminé quand, après montage, j’en ai découvert le “scénario”…», confesse Frederick Wiseman. Le tout pourrait s’apprécier «comme un seul et très long film qui durerait quatre-vingts heures», constate-t-il. Quatorze films du cinéaste américain sont à l’affiche de La Cinémathèque de Toulouse, le temps d’une rétrospective couplée à une journée d’études à l’Université Jean-Jaurès.

Jérôme Gac
une chronique du mensuel Intramuros

(1) L’Humanité (23/03/2016)

Rétrospective, du 3 au 31 mai,
à La Cinémathèque de Toulouse
.

Journée d’études, vendredi 19 mai:
de 9h00 à 12h00,
à
l’Université Toulouse Jean-Jaurès,
5, allées Antonio-Machado, Toulouse.
de 14h00 à 18h00,
à la Cinémathèque de Toulouse,

69, rue du Taur, Toulouse.
Tél. : 05 62 30 30 10.

photo: « Central Park »
© collections La Cinémathèque de Toulouse

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