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Delon, une histoire française

25 Avr Publié par dans Cinéma, Littérature | Comments

«J’ai grandi avec les films de Delon. Ils évoquent pour moi à la fois un bréviaire et une géographie. Une façon d’être, de se tenir. Une manière d’être libre absolument, de vivre selon sa propre morale et le souvenir d’un pays enseveli. Une France où il était encore possible de s’inventer un destin. En revenant sur les traces de Delon, je reviens vers mon enfance, je reviens vers mon père. Le môme que j’étais alors, il est temps que j’apprenne à l’accepter, il est temps que j’essaie de l’aimer, puisque je n’ai pas su le protéger. J’ai toujours rêvé de survivre à mon enfance», annonce Stéphane Guibourgé dans les premières pages de son livre. L’auteur du Train fantôme et de La première nuit de tranquillité livre ainsi un récit singulier où l’écrivain mêle sa propre histoire, celle de ses parents et de ses enfants à celle de son sujet tout en ressuscitant une certaine France. Vaste (et périlleux) programme, mais La Mélancolie d’Alain Delon relève brillamment le défi de manière à la fois épurée et brûlante, sans jamais céder par ailleurs à un quelconque narcissisme.

Que ceux qui attendent une biographie «à l’américaine» ou des secrets d’alcôve passent leur chemin. C’est un livre de romancier que signe Guibourgé dont le style serre au plus près les masques de fiction de l’acteur et le destin d’un homme. Des séquences de la vie de Delon (l’engagement dans la marine et le départ en Indochine, ses débuts, les amitiés dans le Milieu…) croisent les évocations de ses films les plus marquants : Plein soleil de René Clément, Rocco et ses frères et Le Guépard de Visconti, L’Éclipse d’Antonioni, Le Samouraï de Melville (avec lequel il tournera ensuite Le Cercle rouge et Un Flic), La Piscine de Jacques Deray, Monsieur Klein de Losey… Guibourgé n’oublie pas des œuvres moins connues et tout aussi remarquables comme L’Insoumis d’Alain Cavalier ou Le Professeur de Valerio Zurlini.

Monde d’avant

À travers cette galerie d’images qui appartiennent à notre mémoire, l’auteur poursuit une quête intime, celle d’enfants tristes taraudés par la solitude et la tentation de la fuite, du départ parfait : «Ce qui remue tant dans le cinéma de Melville aussi bien que dans la trajectoire de Delon, c’est l’infinie tristesse qui émane de chaque plan, de chaque mouvement. Comme s’ils portaient en eux la nostalgie immédiate de ce qui vient d’être vécu. Delon est un héros tragique. Ainsi, tout Delon s’inscrit dans la trilogie de Melville. Parce que dans ces trois films, on parle des pères, des frères que l’on se choisit, on parle de la trahison des hommes et de l’amour, du reflet qui vous échappe, du double que l’on s’invente. Et donc de la solitude ontologique de chaque homme. Les personnages de Melville, Delon dans les films de Melville ne disent qu’une seule chose : Ne me secouez pas, je suis plein de larmes

Romy Schneider, Mireille Darc, Pascal Jardin ou Maurice Ronet apparaissent dans ces pages qui nous parlent d’un cinéma et de manières de vivre que l’on ne peut que regretter. Des projets avortés (L’Homme à cheval de Drieu sous la direction de Sam Peckinpah, la Recherche de Proust par Visconti) nous laissent rêver de ces films qui n’existent pas. Alain Delon charrie également dans son sillage une histoire française ou «une certaine idée de la France» selon l’expression du général de Gaulle qu’il admire tant (il racheta en 1970 le manuscrit original de l’appel du 18 juin). Nulle surprise donc que La Mélancolie d’Alain Delon saisisse le basculement d’une époque, celle des Trente Glorieuses, avec ses supermarchés, ses autoroutes, ses centrales nucléaires, la télévision, «les objets inutiles, les faux désirs maquillés en vrais besoins». Un pays et des rites très anciens vont alors disparaître.

En évoquant le film Les Granges brûlées, Stéphane Guibourgé ressuscite ce monde d’avant avec des accents déchirants : «C’est un pays qui se laisse porter, qui ne connaît pas encore son bonheur. Qui en mesurera l’ample, l’intime beauté, quand il aura péri. C’est pour demain. Les femmes portent des foulards de soie, des gants, une écharpe parfois. Puis des jupes légères aux beaux jours et leurs jambes négocient alors avec l’éternité. C’est un pays où chaque chose, et surtout chacun semble à sa place, la chaleur des sourires, les gestes sans heurt, l’harmonie. Sur le flanc des piliers, calcaire, briques, grés, tout est vivant. C’est un pays qui sort de la messe le dimanche, se retrouve autour d’un banquet, joue aux cartes et reprend en chœur les anciens refrains, c’est un pays qui a deux mille ans et s’en moque complètement. Ce sont les DS et les Arondes, les R16 et les hirondelles, les 404 Peugeot et les dernières Panhard. Un pays qui ne tardera plus à disparaître, qui commence d’avoir peur. Pas sûr que le confort lui aille si bien. Mais il y a toujours cette sensation immuable qui tremble à travers les champs, les prés, sous les préaux des écoles élémentaires. Polie par l’eau des lavoirs, elle résonne dans les chapelles, les cours de récréation. Elle est là, on peut l’éprouver encore. Les belles maisons, les ruelles minces comme des femmes, cambrées jusqu’aux voûtes des cathédrales.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Editions Pierre Guillaume de Roux

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