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Bernard Maris, encore une fois

24 Avr Publié par dans Littérature | Comments

Un peu plus de deux ans après la disparition de Bernard Maris, les hommages – en particulier livresques – se succèdent. Il est vrai que cet homme singulièrement libre a laissé un grand vide tant par son style que par son propos. Economiste, journaliste, essayiste, romancier : les classifications ne suffisent à cerner les différentes facettes de celui qui fut aussi un fin pédagogue. De sa longue expérience de professeur et d’universitaire, Bernard Maris avait préservé le don de rendre compréhensible les mécanismes et les enjeux d’une discipline parfois complexe, notamment quand elle est confisquée par des «spécialistes» soucieux de préserver leur pré carré. Cet éducateur soucieux de la clarté ne cédait cependant pas à la simplification ni à la vulgarisation à outrance sinon à l’occasion dans des textes résolument pamphlétaires à l’image de ceux signés avec Philippe Labarde. En outre, certains de ses ouvrages – dont Capitalisme et Pulsion de mort écrit avec Gilles Dostaler – se révèlent plus exigeants et ardus.

D’où l’intérêt de la démarche de Gilles Raveaud, professeur d’économie à l’Institut des études européennes de l’Université de Paris VIII Saint-Denis, qui se propose de revisiter et de synthétiser l’œuvre de Maris. Cependant, une pure approche didactique n’aurait pas rendu justice à la «chair» qu’il donnait à ses cours, ses articles, ses livres. Aussi, dans un long chapitre introductif, l’auteur – se présentant comme «disciple, collègue et ami» – évoque «Les vies de Bernard Maris». Il y retrace ses débuts à l’université (assistant pour la faculté de Toulouse I, maître de conférences à l’IEP de Toulouse), sa véritable découverte de Keynes, sa collaboration au Monde, son passage au (Laboratoire d’études et de recherches sur l’économie de la production), ses premières publications remarquées (Des économistes au-dessus de tout soupçon en 1990 chez Albin Michel), son entrée à Charlie Hebdo en 1992 qui va faire au fil des ans d’«Oncle Bernard» un économiste médiatique habitué des ondes (il fut longtemps chroniqueur à France Inter) et du petit écran.

Esprit critique

Surtout, il y eût donc les livres que Gilles Raveaud a relus un stylo à la main et dont il retire les idées-forces en explicitant la vision qu’avait Maris de la «libre concurrence», de la «main invisible du marché» ou du rôle de l’État. Selon lui, l’économie n’est pas une science même si elle s’en donne les apparences, mais elle est inséparable de la sociologie, de la psychologie, de l’anthropologie, de l’histoire… De là vient la richesse de son approche qui ne se prive d’aucune source, jusqu’à puiser du côté de la littérature ou de l’art comme en témoigne l’Antimanuel d’économie (en deux volumes). Très tôt, dès 1985, il avait perçu «la dérive des espaces marchands, largement supranationaux en ce qui concerne l’argent, les capitaux, la localisation des unités de production», c’est-à-dire ce que l’on allait bientôt appeler la mondialisation. Surtout, dans le sillage de Marx, il avait compris que le capitalisme est une force intrinsèquement «révolutionnaire» et non pas «conservatrice» ou «réactionnaire», qu’il vise à bouleverser continuellement tous les rapports sociaux, tous les domaines de l’existence. D’où son regard aussi désabusé que critique sur la mythologie du progrès et les discours prônant la mobilité, la réforme permanente, le mouvement perpétuel… «L’individu qui se croit libre, libéré des entraves des appartenances, des fidélités, des liens, des coutumes, des devoirs du vassal comme ceux du suzerain, n’est qu’un bref moment dans un système de transactions généralisées, une valeur d’échange, un point dans des graphiques dressés par des imbéciles, un chiffre dans un tableau», écrivait-il. «Pour être vraiment socialiste, il faudrait d’abord s’avouer réactionnaire», écrivait encore ce nostalgique d’un socialisme d’autrefois qui reprochait aussi au capitalisme d’enlaidir le monde.

De livre en livre, la pensée de Bernard Maris s’est enrichie, affinée, dégagée de tous les carcans et ses derniers essais – Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?, Plaidoyer (impossible) pour les socialistes, Houellebecq économiste – impressionnaient par leur radicalité. Nulle crainte non plus de choquer les bien-pensants quand il expliqua en 2014 à travers une série d’articles parus dans Charlie Hebdo pourquoi la France devait quitter l’euro – avec une argumentation loin des clichés d’usage parfaitement résumée par Gilles Raveaud. Ce livre (illustré par des dessins de Coco, Félix, Juin, Riss, Vuillemin et Willem) ne prive pas le lecteur de se plonger avec bonheur dans l’œuvre de Bernard Maris économiste, mais il constitue une parfaite introduction à celle-ci.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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