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Le café Saint-Sernin

20 Avr Publié par dans Opinions | Comments

Parmi les cafés emblématiques de Toulouse, le café Saint-Sernin occupe un rang particulier. Par sa situation d’abord sur cette place où trône la basilique, immense vaisseau autour duquel grouille les week-ends une population attirée par le marché aux puces. La proximité du lycée Saint-Sernin et du lycée Ozenne, ainsi que de l’Université Toulouse 1 Capitole, a aussi garanti à ce café, au fil des ans, une clientèle d’étudiants. Signalons encore que le cinéma ABC n’est qu’à quelques mètres, la Bibliothèque municipale guère plus loin, et l’on aura deviné que les choses de l’esprit n’ont jamais été étrangères au Saint-Sernin.

Si chaque bar a ses habitués, ce café s’est distingué – selon notre expérience (fréquentation assidue de 1986 à 1994) et les témoignages de quelques aînés ayant partagé la même fidélité, souvent même bien plus longtemps – par les profils baroques et originaux de ses adeptes. Ce terme d’«adepte» convient car certaines figures comptaient parfois dix ou vingt ans de présence quotidienne au Saint-Sernin, les plus assidus y passant même la majeure partie de leur journée – ce qui valait à ces clients tenaces le qualificatif de «bougies» attribué par des serveurs dont l’insubmersible Khoi, aujourd’hui au Rocher de la Vierge, rue Merly, à quelques dizaines de mètres du Saint-Sernin…

Les membres du cénacle, des «bougies» à mèche lente, communiaient autour d’interminables échanges royalement arrosés de cafés et de verres d’eau. Pour autant, la concentration dans ce lieu d’«originaux», d’intellectuels, d’universitaires, de déclassés, de rentiers, de désœuvrés – en général dotés d’un caractère bien trempé et d’un look unique – demeure un mystère que le banal principe d’attractivité («Qui se ressemble s’assemble») ne suffit à dissiper. Il y avait là matière ou décor à un roman. Ce n’est donc pas étonnant que des gens de lettres comme Bernard Maris, Alain Leygonie ou Michel Naudy eurent leurs habitudes au Saint-Sernin quand Pierre Le Coz mit en scène le café et quelques-uns de ses personnages dans un roman paru aux éditions Fleuve Noir à la fin des années 90.

Café de la jeunesse perdue

Sur cette clientèle bigarrée et son noyau dur veilla longtemps Monsieur Evas, le patron, «Monsieur Jo» pour les initiés, qui trônait derrière la caisse avec cette assurance matinée de bienveillance que l’on prête aux propriétaires. Beaucoup étaient frappés par sa vague ressemblance avec le général de Gaulle. Nous apprîmes, il y a peu, que Monsieur Jo, disparu depuis des années, avait des origines assyro-chaldéennes, c’est-à-dire du côté des premiers chrétiens de l’histoire de l’humanité. Cela ne surprend pas vraiment car au Saint-Sernin le temps durait longtemps. D’autres se souviennent aussi du serveur Jacky qui posséda ensuite le privilège d’occuper la caisse derrière le comptoir et dont la légende disait que son père avait été également serveur dans ce même café. Par sa permanence, le café Saint-Sernin favorisait la transmission. On nous pardonnera d’en avoir parlé au passé car il existe toujours, imperturbable, avec sa terrasse si agréable d’où l’on peut voir l’été finir sous les tilleuls, mais pour beaucoup de Toulousains, d’origine ou d’adoption, il reste le «café de la jeunesse perdue», selon le titre d’un roman de Patrick Modiano emprunté à une citation de Guy Debord.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

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