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Hemingway, Hammett : dernière rencontre

08 Avr Publié par dans Littérature | Commentaires

Gérard Guégan met en scène les deux écrivains dans un face-à-face étincelant.

Dans ses derniers livres, Gérard Guégan part à la recherche d’écrivains à travers des sortes d’enquêtes, mêlant le vrai et le faux, pratiquant à l’occasion la mise en abyme, traquant les zones d’ombres et les aveux déguisés. Après Stendhal, Aragon, Drieu et Vailland, il s’attaque à deux autres mythologies littéraires avec Hemingway, Hammett, dernière : «Dans les années 30, lui et Hemingway ont été amis. Ensemble, ils ont milité à la Ligue des écrivains américains, une organisation contrôle en sous-main par l’Internationale communiste. Ensemble, ils ont servi, consciemment ou non, Otto Katz, le bras armé de Staline aux Etats-Unis. Et chacun à sa façon a combattu le fascisme, mais au lendemain de la guerre, quand, après Hiroshima et Nagasaki, les cartes ont été redistribuées entre Moscou et les Occidentaux, Hammett a renié publiquement Hemingway, assimilé en quelques mots à un allié objectif de l’impérialisme. Il a même fait pire, mais en petit comité».

Une trentaine d’années plus tard, les deux hommes vont se retrouver. Hemingway veut solder les comptes. Pourquoi pas se réconcilier ? Après tout, en cette fin des années cinquante, n’ont-ils pas le même ennemi : le FBI d’Hoover qui les a mis sous surveillance ? D’autres acteurs font irruption lors de ces retrouvailles. Voici Geena, une jeune Noire au volant d’un taxi, Dorothy Parker, les Le Goff père et fils. Paul, dix-huit ans, accompagne Hervé, ancien résistant et communiste, qui veut réaliser un documentaire sur le face-à-face Hammett / McCarthy devant la Commission des activités anti-américaines.

Ernest Hemingway

Hommage à la fiction

«Ses soûleries à répétition, son donjuanisme effréné, son goût des femmes à la dérive et sa fréquentation des bas-fonds n’étaient pas séparables de ses livres, de ses pensées et de ses activités politiques. Communiste, il l’était. Débauché, il l’était aussi», lit-on à propos de Dashiell Hammett. En bon romancier, Gérard Guégan aime ces êtres paradoxaux, ambivalents, irréductibles aux étiquettes, jaloux de leurs secrets. Dans ce roman, dont les dialogues – tour à tour mélancoliques, grinçants, comiques – sont des armes de précision, il prêche le faux pour avoir le vrai, à moins que ce ne soit l’inverse. Nulle surprise, finalement, à voir surgir des personnages de romans qui ont même droit, pour certains, à leurs sépultures…

Les fantômes de la guerre civile espagnole et de l’agence de détectives Pinkerton (où Hammett travailla avant de devenir écrivain) remontent avec leurs cortèges d’innocents abandonnés, sacrifiés, trahis. Les remords suivent. C’est le moment d’avouer ses fautes. L’auteur de La Rage au cœur et de Fontenoy ne reviendra plus sème des indices, tisse des correspondances. «Mélodrame», annonce la couverture de Hemingway, Hammett, dernière qui est aussi une manière de fable et de roman noir dans lequel les meurtres ont eu lieu des décennies auparavant. «Nos personnages vivent et certains d’entre eux nous survivront», lâche à un moment Hemingway. Dorothy Parker renchérit : «si nous parlions de la mort tout en buvant verre sur verre comme au temps de notre jeunesse ?» On aura compris que ce jeu de miroirs virtuose est un hommage à la fiction et à la vie. «Si une chose est fondamentalement juste, peu importe que l’on mente», dit l’un des personnages. Ce précepte peut faire des dégâts dans le réel, mais des merveilles dans le romanesque. La preuve.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Hemingway, Hammett, dernière, Gallimard, 235 p.

Gérard Guégan © Catherine Hélie / Gallimard

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