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Galey en liberté

02 Avr Publié par dans Littérature | Commentaires

Le journal de Matthieu Galey paraît dans sa version intégrale. Un document exceptionnel.

Matthieu Galey (1934-1986) a réussi à marquer de son empreinte le paysage littéraire de son temps sans publier un seul roman. Pas sûr par ailleurs que l’on relise son recueil de nouvelles Les vitamines du vinaigre sorti en 1958 ou le livre d’entretiens qu’il réalisa avec Marguerite Yourcenar. Non, la grande œuvre du chroniqueur et journaliste fut son journal intime («la forme la mieux adaptée à son caractère et à son univers», souligne Jean-Luc Barré dans une remarquable préface) publié peu après sa mort en deux volumes aux éditions Grasset. La critique salua l’œuvre du diariste, mais celle-ci avait été expurgée de ses passages «sensibles» : révélations sur les magouilles autour des prix littéraires, coups de griffe à des vaches sacrées de l’édition (François Nourissier, Edmonde Charles-Roux, Yves Berger dit «le truand»…), récits parfois crus de ses amours homosexuelles… Trente ans plus tard, la quasi totalité des notables des lettres brocardés sont morts et le sexe ne choque plus guère.

Resurgit donc aujourd’hui cet extraordinaire tableau d’un monde littéraire et culturel où Matthieu Galey occupa quelques postes de choix. Membre du comité de lecture des éditions Grasset à partir de 1962, il fut chroniqueur à Arts, critique dramatique à Combats et aux Nouvelles littéraires, critique littéraire à L’Express, collaborateur au Masque et la plume, membre du comité de lecture de la Comédie-Française… Cet homme occupé, mais insensible aux décorations et aux titres, avait une trop haute idée de la littérature et du roman pour apporter sa contribution à ce jeu dont il avait vu les vanités et la vanité : «Si 95 % des romanciers avaient cultivé des petits pois au lieu de s’échiner sur des ouvrages oubliés aussitôt que parus, la littérature n’en serait pas changée d’un iota.»

Un monde à portée de main

Dans le «Bloc-notes» de Mauriac, il aimait «cette morsure de chaque phrase». Leçon retenue. De dîners en déjeuners, de salons en cocktails, Galey observe, épingle, note. Voici Françoise Sagan en juin 54 : «Petite et brune, avec des yeux ronds, sombres, elle fait à peine ses dix-huit ans. Pas de poudre, un peu de rouge à lèvres, des cheveux fous, en frange sur le front. Moins dure et pointue que son livre, mais elle y ressemble par sa grâce et son sérieux d’enfant. Voix sèche, rapide : elle parle « illisible ». Tout le contraire de sa lange, si fraîche et si claire.» L’auteur de L’Humeur vagabonde n’est pas mal vu non plus : «Très tard dans la nuit, Blondin. Trente-huit ans, et l’air d’un grand enfant mité, avec ses boucles un peu rares, ses traits plus fripés que marqués, une manière d’innocence fragile, fêlée. Ce soupir, à son douzième demi, il a l’œil vague, cela va sans dire. Mais le calembour jaillit de lui, dans une demi-conscience. Comme je commande un crème, il complète aussitôt : « Un crème parfait! ».

Aragon, Florence Gould, Jacques Brenner, Jean-Louis Curtis, François-Marie Banier sont de la partie. Green et Gracq sont des contemporains. Sollers a déjà en 1960 son allure de «vieux politicard jésuite». Évidemment, l’amitié de Galey avec Chardonne nous vaut de belles pages sur le faux reclus de La Frette. Morand et Jouhandeau ne sont jamais très loin. Le monde semblait encore à portée de main. Il y a dans ce journal des scènes (Modiano lors de l’obtention de son Goncourt, l’enterrement de Morand…) et des portraits (Barthes, Tournier, les jeunes Finkielkraut et Limonov…) que l’on n’oublie pas. Le temps passe : «Douceur mélancolique ; les années heureuses nous suivent comme une ombre, leurs traces légères dans nos lents pas.» Une nouvelle maladie, le sida, emporte des amis dont Bernard Barokas. Galey, lui, est atteint d’un autre mal, tout aussi incurable : la maladie de Charcot, «affection bizarre, maladie si noble qu’elle porte un nom de famille, et même une particule».

La comédie et les impostures du microcosme germanopratin deviennent encore plus dérisoires. Cela n’empêche pas de se moquer de la faucheuse qui vient – «Jean d’Ormesson m’a dit un jour que j’étais un chroniqueur-né. À bientôt, le chroniqueur-mort.» – ou de profiter du temps qu’il reste : «C’est sa brièveté qui rend à présent ma vie si belle, si précieuse.» Matthieu Galey meurt le 23 février 1986 à l’âge de cinquante-deux ans. Les derniers mots de ce volume, s’achevant avec des lettres adressées à Herbert Lugert qui fut le compagnon de l’auteur, sont «Je suis près de toi, même de loin. C’est mal fichu, la vie.» Belle épitaphe.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Journal intégral, 1953-1986, Robert Laffont, Collection Bouquins, 986 p.

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