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Nous nous sommes tant aimés

24 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans son nouveau roman, Costa Brava, Eric Neuhoff met en scène un groupe d’amis quinquagénaires qui se retrouvent le temps d’un été dans le décor de leur jeunesse perdue.

Connaissez-vous Canyelles Petites sur la Costa Brava ? Une plage et une petite station balnéaire, à côté de Rosas, comme tant d’autres dans cette région où le tourisme de masse a joyeusement défiguré les paysages. Mais pour ceux ayant connu Canyelles en culottes courtes, c’est le plus beau village d’Espagne. Prenez le narrateur de Costa Brava. Il s’y rendait au début des années soixante avec ses parents et sa sœur. Maintenant, l’architecte divorcé y emmène ses propres enfants, Frédérique et Clément, bientôt adolescents. Surtout, après quinze ans d’absence, il va revoir Charles, Antoine, Daphné et Bénédicte. Ensemble, de l’enfance à leurs jeunes années, ils ont fait les 400 coups. Cela ne s’oublie pas et n’a pas de prix. L’un s’est lancé dans la politique, une autre est devenue une «actrice relativement célèbre». Les conversations peuvent reprendre.

Le nouveau roman d’Eric Neuhoff est une sorte de voyage dans le temps et la mémoire. Un homme redécouvre des traces, revisite des paysages. Presque rien n’a bougé et tant de choses ont disparu. De ce constat paradoxal naît une douce mélancolie, un désenchantement de survivant. A l’instar de la scène où le narrateur retrouve la maison familiale peuplée de bouteilles de gaz vides, de glacières attendant «en vain des pique-niques qui ne viendraient plus», de rames inutiles, de matelas pneumatiques dégonflés. Un décor d’exode ou de film de zombies.

Il y a encore des courriers jaunis adressés à des destinataires ne pouvant plus répondre, des portes qui grincent, des jeux de clés accrochés à des clous, des photographies qui tombent d’un livre… Sur un mur, des traits au crayon indiquent la taille des enfants année après année. «L’endroit où se sont déroulées les plus belles vacances de mon adolescence est devenu un marécage», découvre l’architecte. Il y aurait de quoi fondre en larmes. Il faut cependant faire bonne figure, se tenir droit, notamment pour les enfants : «Je leur explique ce qu’il y avait de plus, avant. Est-ce que c’était vraiment mieux ? Je crois, oui, que c’était mieux.»

Déjeuners de soleil

Il flotte sur Costa Brava l’atmosphère d’un film de Sautet ou d’une comédie italienne des grandes heures. Le roman jongle avec les époques, des existences défilent à travers le prisme des retrouvailles sur la Costa Brava. Des instantanés et des ellipses en disent plus que de longs récits. Les mariages, les ruptures, les premières fois, les jeux d’enfants, les nuits brouillées, les discussions des grandes personnes, les ivresses et les petits matin difficiles, les baisers volés : toute cette «mosaïque de souvenirs, de codes, d’impressions» distille une nostalgie roborative, parfois déchirante mais sans pathos. «Nous ne verrons plus jamais ça revenir», déplore notre anti-héros. Ce n’est pas une raison pour bouder son plaisir : «Cinq grands couillons de cinquante ans. Ça y allait. Nous avions l’air plus vieux, naturellement. Quelque chose s’était perdu en route. Il n’y avait que Bénédicte, avec sa peau presque transparente. La joie, l’espoir étaient restés, comme par miracle. Cela, personne ne nous l’enlèverait.» Ils sont un peu pathétiques et très attachants. Ils voudraient retrouver leur enfance «comme des poissons rouges tombés hors de leur bocal essaient désespérément d’y retourner.»

Il ne serait pas surprenant que des lecteurs interpellent les personnages pour que ceux-ci les invitent à leur table. On boit sec en leur compagnie (bière, sangria, rosé, rouge, cocktails… ), des déjeuners de soleil paraissent sans fin, des chansons donnent envie de danser (I’m Not In Love, Porque te vas… ), des aveux tombent comme des couperets entre deux plats compliqués dégustés à El Bulli. Sans surprise, ce roman a des allures de vacances. On ne voudrait pas qu’il s’achève. On ralentit la lecture. Le monde peut attendre. L’auteur des Hanches de Laetitia et de Mufle est un maître dans l’art de saisir des instants, des détails, des sentiments avec  une pudeur, une légèreté, des accès de tristesse, une sensation de naturel qui doit tout au style : «J’allai sur la balcon et je fouillai la nuit du regard. Je ne vis rien. La brise était douce. Il y avait les villes silencieuses, le sommeil des autres, les enfants dans leur lit, le ciel sans fin, les rêves de l’avenir.» Muchas gracias caballero…

 Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante
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Costa Brava, Albin Michel, 296 p.
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Eric Neuhoff © Samuel Kirszenbaum
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