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Novembre noir

20 Mar Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans un beau récit, Philippe Le Guillou se souvient des jours où la mort de son père succéda aux attentats parisiens de novembre 2015.

Quatre jours après les attentats parisiens du 13 novembre 2015, Philippe Le Guillou perdit son père. Face à cette «cette douloureuse concordance» entre «l’agonie et la mort d’un vieil homme perclus de souffrance et le basculement du pays et du siècle dans l’horreur abyssale», l’écrivain va tenter de «fixer quelques émotions, quelques traces, quelques vertiges, quelques lueurs aussi». Hommage au père, Novembre est aussi une méditation plus vaste, à travers le destin de celui-ci, sur le sentiment d’«effacement historique d’une forme d’innocence». «Je me sens à jamais orphelin d’une stabilité, d’une espérance définitivement perdues», note l’auteur des Sept noms du peintre (prix Médicis 1997).

De ce père, il dresse un portrait évidemment intime, mais qui dessine une certaine France. Né en 1930, cet homme connût à l’adolescence l’Occupation en étant protégé de ses frayeurs, ne fut pas mobilisé durant la guerre d’Algérie et profita des facilités offertes par les Trente Glorieuses. Attaché à un territoire (la Bretagne), humble et dévoué serviteur de l’État (percepteur), «il aimait l’ordre, le travail, la fidélité à un certain nombre de valeurs ; la révolution, les excès libertaires de Mai 68 le laissaient de marbre». Comme dans Les Années insulaires ou Géographies de la mémoire, Le Guillou souligne les basculements et les paradoxes suscités par l’irruption d’une modernité conquérante : «L’homme du progrès, celui qui se sentait si bien dans son siècle de confort et d’épanouissement matériel, conservait cette fibre sauvage qui le poussait à se lever aux aurores, à arpenter les grèves truffées de ravines, à s’aventurer dans les bois.»

Monde d’avant

Accroché à son identité finistérienne, il s’accommode pourtant de l’éloignement progressif des ancrages terriens et accueille sans réserve les nouveautés de l’époque. La France alors ne doutait guère – sinon dans des marges qui finalement accompagneraient le mouvement – et s’empressait de liquider le monde d’avant : «ses contemporains croyaient à la bagnole, à la vitesse, à l’industrialisation de l’agriculture, au plan routier breton qui sortirait la péninsule armoricaine de son isolement bourbeux, à la télévision, au frigidaire, au téléphone, au formica qui, dans les fermes, remplaçait le bois patiné et poli des lits-clos et des coffres.»

Préparant la cérémonie des obsèques, Philippe Le Guillou doit écrire un portrait du défunt. «Je cherchais une forme sobre, belle, où serait enclose en quelques traits sensibles la vie de mon père, où tout serait dit de ses fidélités, de ses valeurs, de ses élections et de ses racines», se souvient-il. C’est chose faite avec Novembre qui, au-delà du deuil, ouvre «un dialogue mystérieusement entretenu avec une présence qui ne meurt jamais.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Novembre, Gallimard, 88 p.

Catherine Hélie © Éditions Gallimard

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