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Derrière le masque d’argile, Solange Oswald

19 Mar Publié par dans Portraits, Théâtre | 1 comment

Dehors, personne ne flâne. Il est encore tôt. Les livreurs se répandent au beau milieu des places et des angles de rues avec une aisance inhabituelle, tant que le flot ininterrompu du trafic tarde à noyer la ville. Difficile de dire si le pavé brille de la rosée, du nettoyage matinal ou d’une pluie nocturne. Mais il reflète la promesse d’un jour calme et mimétique, d’un quotidien rempli d’une mansuétude bleue, de celle qui ouvre le ciel à l’infini.

Je traverse le centre en direction de la rue Mirepoix pour écouter Solange Oswald(1), une comédienne, au Café des Langues de la librairie Ombres Blanches. Je passe dans la petite rue des Gestes et là, à ma grande surprise, je vois que le Réveil Créatif(2) auquel je devais assister a changé de lieu. Une erreur de calendrier contraint l’équipe et le public à se resserrer au Café Côté cour de la même librairie, plus petit que le premier. Il ne pouvait y avoir d’autres hommages mieux appropriés, d’autres manifestations du hasard plus convaincantes que la rue des Gestes, pour recevoir une comédienne.

 

Illustration de Jasmine Bourrel.

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Cette rue, en forme de long entonnoir brisé en son centre, offre comme des coulisses à ce grand théâtre de livres, tant et si bien que son petit café pourrait en être une loge, nous accueillant, nous, modestes comédiens de nos propres lectures. Antre parmi l’antre, les habitués de ce petit espace y convoquent un silence sacré propice à l’écriture, à tel point que même une page qui se tourne confine à l’orage.

C’est ici, dans cette anti-chambre de l’imaginaire, que Solange Oswald, calée dans un fauteuil positionné à un angle, attend que le public s’installe et nous regarde, ravie d’être la spectatrice du jeu que nous déployons, à notre insu, à tenter de trouver une place. Elle tient un petit miroir rond sur lequel j’aperçois Audrey Hepburn avec son long fume-cigarette. La grâce et la prestance de Solange me divertissent de ce que je devrais voir d’emblée et que je ne vois pas : son geste et sa tenue. Elle ne se maquille pas, ni ne s’exécute à aucune coquetterie, mais s’enduit le visage d’argile verte. Quant à sa tenue, elle me fait penser à la blouse immaculée d’un peintre ou d’un sculpteur du siècle dernier, alors qu’elle tient plus de la chemise de nuit. Mais l’argile et la chemise de nuit, non, je ne les vois pas.

Le public entre timidement, fouillant le lieu à la recherche de petits espaces vierges pour s’y asseoir ou même s’y tenir debout. L’improvisation, due au changement de lieu, disperse et éclate la concentration qui précède l’écoute. L’atmosphère prend alors des allures de cours ou de masterclass. Solange invite le public à se loger partout où il y a de la place, même à ses côtés si besoin. Elle est prête à nous envelopper d’une chaleur toute familière et nous dispenser mille conseils, comme une tante que nous n’aurions connue qu’enfant et qui chercherait, par une expression confiante et détendue, à recréer une époque pleine d’insouciance.

Puis, Benoît, le coordinateur du Réveil, entame une présentation que Solange interrompt au bout de quelques phrases, avertissant qu’elle n’est pas prête, qu’elle a été prévenue tard. Tout s’éclaire alors. Elle nous confie, un peu décontenancée, qu’elle n’a pas eu le temps d’ôter son masque d’argile, ni de s’habiller : « Je suis encore en chemise de nuit. » Le jeu commence. Solange a fait naître, sans que l’on puisse le prévoir et bien qu’elle ait préparé son personnage au vu et au su de tout un chacun, dans ce petit coin de café, un acte théâtral. Elle a brisé un code, et déplacé les lignes. Nous ne savons pas encore qui est Solange Oswald mais elle vient de nous dire ce qu’elle n’est pas. Son visage est encore vert mélèze mais petit à petit, l’humidité s’évaporant, son masque d’argile se ternira jusqu’au vert lichen, presque céladon.

Illustration de Jasmine Bourrel.

Derrière ses premiers mots, Solange ne se cache plus vraiment. Elle dit les incertitudes d’un pareil exercice, celui de se raconter en peu de temps, et les fragiles liens à dénouer. Elle sait que son intervention est limitée à vingt minutes. Le décompte digital est posé à terre, entre deux spectateurs accroupis. Le personnage de cire s’anime, malgré une pudeur naissante, avec un charisme et une présence qui font de l’enfance dont elle témoigne un conte, où les nourritures du souvenir se commuent en trésors. La question de savoir d’où vient l’intérêt du théâtre, quand est-il né, paraît émerger dans son esprit comme si elle ne se l’était jamais vraiment posée. À demi-mots, elle parle d’une enfance douloureuse que le théâtre aide à appréhender, à dépasser. Une résilience en somme. « L’art, c’est mettre en forme sa douleur. » Avec le théâtre, il est possible d’être un autre. « De mourir pour renaître. » Avec le théâtre, « je peux être tout ce que je veux. » C’est avec amusement qu’elle se remémore un souvenir lors d’une messe protestante, qui lui paraît être central dans son chemin de vie. Faisant face aux paroissiens, conviée à participer à la liturgie, elle portait alors un habit sur lequel figurait une grande étoile. Et là, devant les croyants, elle est devenue cette étoile. Et cet astre l’a transportée. Derrière cette étoile, elle était comme protégée. Et de poursuivre par l’idée du masque : le masque permet de se révéler. « Parce que je suis cachée je peux me montrer. »

Illustration de Jasmine Bourrel.

Solange aborde ensuite son travail actuel, ce qu’elle cherche à faire émerger à travers son groupe, et les notions importantes, nécessaires dans ce processus. Notamment celle d’inconfort. Et plus particulièrement, l’inconfort du spectateur, faisant référence à Bertold Brecht(4). Et là, dans ce petit café étroit, la comédienne ne manque pas de donner une résonance, avec une pointe d’humour, à cet inconfort que le hasard a concocté, ce matin, avec ironie. Et tandis que l’argile verte, sur son visage, sèche lentement et se ternit, la comédienne propose à notre réflexion cette autre dimension de son art : « Le théâtre permet de se poser aussi cette question : Qu’est-ce que c’est de devenir humain ? »

Là, sous ses yeux, la glaise ne tarde pas à révéler et figer l’humain : le vif du vert rétrécit et lui fait comme un camouflage qui s’estompe peu à peu et finit par devenir une seconde peau. Son masque se mêle à ses traits. Elle est ce qu’elle joue et elle joue ce qu’elle est. Étrangement, le temps de séchage de son masque correspond à peu près à son temps de parole, tant et si bien que son fard devient un minuteur. Je me demande si tout cela est calculé. Son intervention approchant de la fin, elle souhaite nous lire une poésie en guise de conclusion. Une poésie(3) de Stéphane Mallarmé, doucement rattrapée, comme pour lui donner un rythme, par un son venu de la rue piétonne, que la porte, laissée ouverte pour les quelques auditeurs retardataires, ne filtre pas.

La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres. 
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres 
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux ! 
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux, 
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe, 
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe 
Sur le vide papier que la blancheur défend, 
Et ni la jeune femme allaitant son enfant. 
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture, 
Lève l’ancre pour une exotique nature ! 
 
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs, 
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs ! 
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages, 
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrages 
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots… 

Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots ! 

Des mots, des rimes, emportés dans le frappement des mains qui remercient. En se tournant pour chercher Benoît, elle prend conscience que le public était là aussi, derrière elle, et s’excuse de n’avoir pas eu la présence d’esprit de s’adresser à eux, de se mettre à dos le mur, comme au théâtre. Alors que les questions émergent doucement, elle trempe un gant de toilette dans l’une des deux théières sans couvercle installées à sa petite table, et commence à tomber le masque. Ce geste et cet outrage au cérémonial sacré que j’accorde au thé, m’amuse. Elle a débuté sa petite conférence en rompant un code et voilà qu’elle finit par en rompre un nouveau.

Il faut libérer le lieu, une classe va remplir le café. La comédienne reprend son petit miroir pour scruter les dernières parcelles de peau encore recouverte de son masque. L’auditoire déconstruit, avec plus de rapidité qu’il ne lui en fallu pour la bâtir, sa masse provisoire tissée de chaises et de corps, sous le regard bienveillant de Solange. Je prends plaisir à voir se défaire ce qui s’est difficilement intriqué ici, à ne pas bouger et par ma non-action à faire contre-courant. Mais surtout, je tarde à quitter l’aura de cette tante qui rayonne dans sa blouse de nuit, blanche comme le jour qui succède à la nuit, blanche comme la page qu’il reste à écrire.

Solange Oswald ⓒ John Lavoignat.

(1) En 1996, avec Joël Fesel, plasticien scénographe, elle fonde le Groupe Merci, un « théâtre politique de l’intranquilité. »

(2) Le dernier Réveil Créatif, n°49, en date du 15 mars 2017.

(3) Vers et Prose, 1893.

(4) « Voilà le regard, aussi inconfortable que productif, que doit provoquer le théâtre par les représentations qu’il donne de la vie en société. Il doit forcer son public à s’étonner, et ce sera le cas grâce à une technique qui distancie et rend étrange ce qui est familier. » (Petit organon pour le théâtre, Bertold Brecht, 1948)

John Lavoignat
Un article de Ma Théière à mémoire


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