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Place de la jeunesse perdue

11 Mar Publié par dans Littérature | Comments

Au fil d’un récit sensible, Place des Vosges, Michel Braudeau évoque sa jeunesse et les années soixante-dix.

Michel Braudeau

C’était l’époque où des jeunes gens pas très fortunés pouvaient s’installer – à plusieurs certes – «sous les plus éminents toits de Paris». Parlait-on déjà de «colocation» ? Michel Braudeau ne nous le dit pas, mais son récit nous fait partager d’autres choses bien plus précieuses. Nous sommes à la fin de l’année 1971. Pour lui et sa poignée d’amis étudiants (deux couples et trois garçons célibataires), le quartier général de cette jeunesse post-68 va se trouver place des Vosges dans le vaste appartement d’un hôtel particulier : «Ce n’était pas encore un quartier mort et embaumé, un mausolée touristique, on y comptait peu d’antiquaires. Aucun ogre déchu de la politique n’y rôdait, plutôt de vieilles marquises ruinées que le fisc et les agents immobiliers persécutaient.»

«Mes amis s’étaient liés à l’Université, à Sciences Po ou dans divers courants socialistes ou trotskistes qui tentaient d’éponger le trop plein d’énergie des étudiants», écrit-il. Lui a vingt-cinq ans et, moins perméable aux passions politiques, il préfère profiter de l’électricité ambiante, des plaisirs, des rencontres. La parenthèse de la place des Vosges durera dix ans. Le temps des premiers pas dans l’édition et le journalisme. Jean Cayrol, ancien résistant et grand éditeur, le prend sous son aile au Seuil. On voit passer Jean-Edern Hallier, Burroughs (à Londres), Robert Malaval, Franck Maubert, Jean-Marc Roberts (à travers une tendre évocation), Barthes, Lacan, Mandiargues, mais aussi Bowie (période Thin White Duke) lors d’un concert aux abattoirs de La Villette ou Isabelle Huppert sur le tournage de La Porte du paradis de Cimino.

Comme une prière dans une langue oubliée

Michel BraudeauNul name-dropping chez l’auteur de Naissance d’une passion (prix Médicis 1985) et d’Esprit de mai, mais un kaléidoscope où les femmes aimées, les amitiés se fondent dans un tableau à la fois précis et tremblé. Désenchantement et mélancolie prennent le pas sur la simple nostalgie. En entrant dans le monde des livres et de l’écriture, Braudeau avait déjà le sentiment «d’appartenir à un peuple dont la langue allait être oubliée». Si le domaine du possible paraissait ouvert, il y avait des signes avant-coureurs : «Les couleurs de la fête étaient encore là, un peu voilées ou pâlies, celles des années soixante et des suivante, celles qu’on faisait semblant d’espérer, le « semblant » était un mot-clé, l’euphorie, légère, nous soulevait de moins en moins et nous ne voulions pas le savoir. On s’accrochait aux vestiges, aux apparences, aux reflets, on n’en finissait pas d’entrer dans le décor. On dit souvent que c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu plus de morts en 68, ce qui est faux. Nous ne sommes pas tous tombés de cheval, mais il y eut beaucoup de morts après.» Comme d’autres avant lui, Braudeau éprouva la sensation d’être né trop tard : «L’époque où les jeunes gens courageux pouvaient espérer devenir général à vingt ans venait de se fermer brutalement.» Des désillusions implacables et une glaciation allaient suivre. Il n’est pas anodin que Place des Vosges s’achève le 10 mai 1981.

Des années plus tard, tel un acteur visitant les studios et les décors de sa jeunesse, il attend que la magie opère à nouveau : «Quand il m’arrive de passer par là, il me semble que tout est effacé, qu’il n’y a plus personne de vivant qui ait partagé ce monde avec moi. Ça ne dure jamais longtemps, une minute de silence. Et soudain je vois un jeune homme dans une voiture rouge, qui s’agite en brassant l’air de ses doigts comme s’il jouait d’une guitare invisible, je perçois une grosse vague de son qui le fait trembler sur une reprise de Knockin’ on Heaven’s Door. Ce pantin, je le connais, c’est moi autrefois.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Place des Vosges, Seuil, 155 p.

Michel Braudeau © Hermance Triay

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