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Toscan, le dernier nabab

27 Fév Publié par dans Littérature | Comments

Jean-Marc Le Scouarnec signe une passionnante biographie du flamboyant producteur Daniel Toscan du Plantier.

Toscan du plantier

On l’appelait Toscan. Il a été l’unique producteur du cinéma français à être aussi célèbre que les acteurs ou les actrices de son temps. Une exception culturelle à lui tout seul. Les Inconnus contribuèrent aussi à sa popularité à travers un sketch où «Daniel Toscan Séplanté» pérorait entre pédantisme et approximations lexicales dont le fameux «bouleversifiant» que Toscan se réappropriera plus tard pour le titre de l’un de ses livres de souvenirs. Pour être très drôle, la caricature n’en était évidemment pas moins injuste. Car derrière ses allures de grand seigneur mondain, son verbe flamboyant et ce patronyme plongeant dans la vieille France, il y avait un être complexe, ambivalent, secret.

Dans une biographie de près de 500 pages, Jean-Marc Le Scouarnec (journaliste à La Dépêche du Midi) signe un portrait en technicolor de ce «Monsieur Cinéma» qui du milieu des années soixante-dix à sa disparition, en 2003, a marqué de son empreinte le septième art. Venu de la presse, où il s’est fait un nom dans le marketing et de la publicité, Daniel Toscan du Plantier est nommé en mars 1975 directeur général adjoint de la prestigieuse maison Gaumont par son ami Nicolas Seydoux. Au sein de la Gaumont, il ambitionne de concilier enjeux commerciaux et exigence artistique. L’aventure durera dix ans. Toscan produit des œuvres de prestige, des films d’auteurs, des adaptations d’opéras (Don Giovanni de Losey, Carmen de Rosi) qui porteront son empreinte. Fellini, Wajda ou Bergman sont au catalogue. Dans l’ombre, Alain Poiré (l’autre grand producteur de la Gaumont collectionnant d’énormes succès publics) remplit les caisses tandis que l’esthète Toscan les vide avec entrain. Le raccourci est à nuancer, mais il justifiera le départ du dispendieux nabab.

Toscan le magnifique

ToscanPas de quoi décourager durablement cet homme qui ne cessera de rebondir et de collectionner les casquettes. Il dirige Erato Disques et Erato Film, l’académie des Césars, est membre du conseil d’administration du festival de Cannes. De 1988 à sa mort, il est à la tête d’Unifrance, organisme chargé de la promotion du cinéma français à travers le monde. En 1996, il est nommé président de la Cinémathèque de Toulouse. Jean-Marc Le Scouarnec ne se contente pas de nous raconter le Toscan public. Ayant rassemblé les témoignages de ses proches, il cerne l’homme privé tour à tour conquérant, vaincu, flambeur, cruel, taraudé de doutes. Grand lecteur de Jacques Chardonne (chantre de l’amour conjugal et du couple bourgeois) et de Roger Vailland (libertin collectionnant les conquêtes), Daniel Toscan du Plantier fut un séducteur ayant besoin d’aimer, une sorte de Don Juan sentimental. Les femmes de sa vie –  Marie-Christine Barrault, Isabelle Huppert, Isabella Rossellini, Francesca Comencini… – éclairent les aspirations contradictoires d’un être passant des feux médiatiques et des festivals à son refuge d’Ambax en Haute-Garonne. Le 23 décembre 1996, sa femme Sophie est assassinée en Irlande. Toscan surmontera l’épreuve, courtisera longuement Mélita Nikolic qu’il épousera en 1998 et avec laquelle il aura deux enfants.

On croise encore Jean-Pierre Rassam (autre producteur hors normes), Maurice Pialat (que Toscan accompagnera fidèlement) et tant d’autres dans ce livre qui trouve la bonne distance, entre empathie et lucidité, avec son sujet. Il produisit Le Dernier métro de Truffaut, mais ne pardonnait pas aux auteurs de la Nouvelle Vague le déboulonnement féroce de leurs aînés de la «qualité française». Il défendait inlassablement le cinéma, vouait un culte aux grands réalisateurs, mais sans être un authentique cinéphile. Les derniers mois de Daniel Toscan du Plantier ont des accents fitzgéraldiens. Miné par ses récurrents problèmes d’argent et une lassitude physique, il cherche une issue à cette existence de globe-trotter de luxe. L’amour fou pour Mélita et leurs enfants le fait tenir debout jusqu’à ce qu’une crise cardiaque le terrasse le 11 février 2003 au festival de Berlin. Gérard Depardieu confie : «c’était un être éphémère, mais avec une grande profondeur». Avec brio, Toscan ! lui rend hommage.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Toscan !, éditions Séguier, 464 p.

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