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Quarante ans et des poussières

26 Fév Publié par dans Littérature | Comments

Avec Quarante ans, l’académicien Marc Lambron publie son journal de l’année 1997.

Il y a des années que l’on n’oublie pas, qui comptent double ou triple, peut-être plus encore. En 1997, Marc Lambron perdit son père d’un cancer et rata le prix Goncourt qui lui semblait promis. Deux ans plus tôt, son frère cadet, Philippe, fut emporté par le sida. Sale époque. Vingt ans après, il publie son journal intime de l’année 97, celle aussi de ses quarante ans. Il est alors un écrivain reconnu. Son troisième roman, L’œil du silence, a obtenu le prix Femina en 1993 et les gazettes se disputent sa signature car Lambron – tête bien faite remplie de passions multiples – est aussi à l’aise pour interviewer une star du cinéma ou de la mode que pour parler de littérature, de musique, de politique, de l’air du temps. Normalien, énarque, conseiller d’État : ce pur produit de la méritocratie républicaine à qui tout paraît réussir suscite rancœurs et jalousies, notamment dans le petit monde des lettres où, souvent, les écrivains ne se lisent pas, mais se surveillent. S’il en était besoin, Lambron s’en rendit compte lors de la rentrée littéraire de 1997.

Marc Lambron

Marc Lambron

Son roman 1941, qui se déroule à Vichy et donne quelques coups de pied dans des placards, est annoncé comme l’un des grands favoris du prix Goncourt. Des critiques influents (Angelo Rinaldi, Josyane Savigneau, Jérôme Garcin) ne sont pas d’accord et sortent les gourdins. D’autres, panurgisme oblige, suivent la tendance. Comble de l’ironie : le Goncourt est finalement décerné à un autre auteur de la maison Grasset (où Lambron est édité), Patrick Rambaud, déjà lauréat pour son roman du Grand prix de l’Académie française…

Comédie humaine

Marc LambronQuarante ans dessine une comédie humaine dont les caractères sont de toutes les époques. La plupart des figurants (Sollers, BHL, Beigbeder…) tiennent toujours leur rang. Le manège continue de tourner, les chevaux ont juste un peu blanchi sous le harnais. En 1997, même Vichy n’est pas loin. La révélation au grand public du passé maréchaliste de François Mitterrand est encore fraîche, le procès Papon a lieu. Défendant l’honneur de son père, le fils de René Bousquet écrit à Lambron. Celui-ci note : «D’autres pourraient se plaindre du traitement que Bousquet a réservé à leurs parents.»

Ailleurs, on collectionne quelques anecdotes qui nous ravissent (Maurice Schumann fan des Rolling Stones et plus encore d’Iggy Pop… ). L’auteur de Carnet de bal (trois volumes indispensables) cisèle des portraits épatants, nous invite dans ses dîners en ville, décoche caresses et coups de griffes, mais ce sont les pages consacrées à son père, aussi pudiques que poignantes, qui font le prix de ce journal. «J’ai écrit 1941 entre la mort de mon frère et celle de mon père, pour me prouver la possibilité vivante du roman, le roman possible de la vie dans un monde de mort, dont Vichy est le blason», confesse Lambron. Mission accomplie.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Quarante ans, Grasset, 478 p.

 Marc Lambron  © JF Paga – Grasset

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