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Les illusions perdues d’un soldat-écrivain

17 Fév Publié par dans Littérature | Comments

De Constantinople à Paris, L’Amant noir d’Etienne de Montety retrace la destinée, placée sous le sceau de l’opium, d’un soldat devenu écrivain.

Né en 1965, Etienne de Montety a fait une entrée que l’on peut qualifier de tardive dans le domaine romanesque. Directeur du Figaro littéraire depuis 2006 (il dirigea auparavant celles du Figaro Magazine durant plusieurs années), il a attendu 2009 pour publier son premier roman, L’Article de la mort, auquel succéda La Route du salut en 2013. Avant cela, il préféra rendre hommage à travers des essais biographiques à des aînés oubliés (Thierry Maulnier, Kléber Haedens…). De sa position privilégiée d’observateur et de critique du monde des lettres, on devine qu’il a voulu épargner aux lecteurs de signer de ces romans, trop nombreux, dont l’existence doit plus à la position sociale et éditoriale de l’auteur qu’à leurs qualités littéraires. Bien lui en a pris tant son nouveau livre, L’Amant noir, s’inscrit dans la lignée des précédents tout en investissant de nouveaux paysages et d’autres époques.

Etienne de Montety

Etienne de Montety

Montety est de ces romanciers qui aiment raconter une histoire. En dépit des idées reçues, ce n’est pas si courant. Ne pas se fier non plus au titre, L’Amant noir, qui peut laisser imaginer une digression durassienne vers d’autres contrées que l’Asie ou une relation adultérine couleur d’ébène. C’est plutôt vers une passion opiacée que nous entraîne Etienne de Montety, passion contractée par son héros à Constantinople après la Première guerre. Vingt ans plus tard, il se souvient. Nous sommes à Paris, en 1944. Fleurus Duclair, issu d’une famille de la grande bourgeoisie versaillaise où l’on est militaire de père en fils depuis des siècles, prit l’uniforme à son tour en 1916 à l’âge de dix-huit ans. La paix revenue, le jeune officier rejoignit le commandement des armées alliés à Constantinople avec dans la tête le souvenir de Chénier, de Flaubert et de Pierre Loti : «Je quittai la France de Barrès et Déroulède pour une terre de délices, un paradis».

Le cri de l’enfance

L'amant noirDans ce paradis, il découvrit l’amour, épousa Artémis Démétrios, descendante d’une vieille famille de la ville, et surtout fit son entrée dans «la confrérie des fumeurs», initié par son ami allemand Gerhard qui baptisait l’opium «l’amant noir». Cette drogue deviendra le plus fidèle compagnon de Duclair, l’accompagnant à son retour en France lors de sa mutation au 39e régiment de tirailleurs algériens de Bourg-en-Bresse, mais aussi au Maroc durant la guerre du Rif et à Paris où l’ancien soldat se lance dans l’écriture de poèmes puis de romans.

Avec une grande fluidité, L’Amant noir varie les tableaux, jongle avec les époques. La vie littéraire du Paris des années 30 apparaît dans le sillage de Duclair auteur notamment d’Un matin à Arnaout-Keuy et qui rêve «de prendre place entre Loti et Morand», mais qui est toujours devancé par les avant-gardes ou le succès des autres. Un climat «modianesque» s’immisce sur les pas du héros devenu sous l’Occupation pianiste dans un cabaret et scénariste pour un producteur voulant adapter Comme le temps passe de Brasillach. Les quelques pages sur la Grande Guerre font entendre des accents à la Genevoix. Etienne de Montety reconstitue encore la micro société des européens de Constantinople vivant autour de quelques rues et artères de Péra : «On eût étonné des expatriés en leur disant qu’à quelques minutes à pied, de l’autre côté du pont, vivaient des musulmans. Pour eux, la Corne d’Or était une frontière infranchissable».

Derrière le rythme du récit et ses rebondissements, sous le classicisme majestueux de l’écriture, une certaine mélancolie se glisse subrepticement à l’image de celle d’Artémis : «Son enjouement n’était qu’un voile sous lequel elle dissimulait la tristesse dont elle était la proie. À l’instar de beaucoup d’habitants de Constantinople, elle était souvent sujette au hüzün, cette mélancolie des bords du Bosphore.» La tragédie s’invite, à pas lents et tenaces. Ce goût de cendres, ces illusions perdues, ce sentiment de gâchis ne doivent pas tout à l’opium. Avec pudeur, Montety nous fait entendre dans un final en forme de couperet «le cri de l’enfance» qui est aussi «celui des soldats agonisants».

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

 L’Amant noir, Gallimard, 235 p.
Etienne de Montety © Jean-Baptiste Millot 
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