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Springsteen, une idée de l’Amérique

Quand Bruce Springsteen raconte sa vie, c’est aussi une certaine vision de l’Amérique et de la culture populaire qui défile.

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A l’instar de Clint Eastwood, son aîné de vingt ans, Bruce Springsteen est Américain jusqu’au bout des ongles, mais son œuvre a touché le public du monde entier par son universalité. C’est précisément parce qu’elles sont enracinées dans des réalités concrètes, une géographie physique et artistique (le New Jersey, le blues, le folk, les gens ordinaires de son pays… ), que ses chansons peuvent dépasser leurs frontières. L’Amérique de Springsteen, cela pourrait être par exemple l’axe John Ford / Cormac McCarthy. Avec le premier, il partage le sens de l’épique, l’attention portée aux plus humbles, l’attachement à un territoire, un idéalisme jamais dupe du réel, l’exaltation de vertus simples mais rares. On retrouve encore l’empreinte du cinéaste dans l’album The Ghost of Tom Joad, libre évocation du héros du roman de Steinbeck, Les Raisins de la colère, adapté par Ford. Avec le second, il partage une lucidité teintée de pessimisme sur la nature humaine, la foi catholique, la conviction que le Bien et le Mal se mènent une guerre sans merci.

Son autobiographie, Born to Run, plus de 600 pages d’une sincérité peu commune dans ce type d’exercice, retrace la vie et la carrière de cet enfant du New Jersey né en 1950 à Freehold dans une famille italo-irlandaise. De la révélation (la découverte d’Elvis Presley à la télévision) à la consécration planétaire (les tournées dans les stades inaugurées avec Born in The USA) en passant par les derniers albums : tout est relaté à hauteur d’homme. C’est l’histoire d’une famille et d’un groupe d’amis (le E Street Band) que raconte Springsteen sans occulter ses démons intérieurs, ses phases de dépression ou ses rapports avec son père. «Il m’aimait, mais il ne me supportait pas», écrit-il à propos de ce géniteur qui lui inspire quelques-unes de ses plus belles pages.

Vision authentique

bruce-springsteenOn suit donc le parcours du chanteur guitariste enchaînant avec ses premiers groupes les concerts dans les bars avant de devenir la bête de scène célèbre pour ses concerts marathons pouvant durer trois ou quatre heures. Le «Boss» paie ses dettes à ceux qui l’ont influencé (Woody Guthrie, Bob Dylan, Hank Williams, Van Morrison…), rend hommage à cette Amérique profonde, industrielle, populaire, où l’on embarque des filles au volant de voitures lancées sur des avenues ou des routes promettant une liberté plus ou moins illusoire. L’œuvre de Springsteen ne cesse de confronter l’Amérique de la légende et des mythes à l’Amérique réelle. Innocence et enthousiasme croisent les désillusions nées des crises économiques successives, de la guerre du Vietnam, du 11 septembre…

Bruce Springsteen n’est pas un grand chanteur ni un grand guitariste (ce qu’il reconnaît sans fausse modestie dans ses mémoires). A ses côtés, les figures tutélaires du E Street Band (Little Steven, Max Weinberg ou feu Clarence Clemons) ne sont pas Keith Richards, Omar Hakim ou Wayne Shorter. D’où viennent alors l’extraordinaire puissance et la longévité de ses chansons ? D’abord de ses talents de compositeur et d’auteur, mais surtout de son intégrité et de la parfaite adéquation entre l’être et ce que l’artiste incarne : des valeurs de décence, d’humilité, de générosité, de fidélité. Dans un «nouveau monde numérique dominé par la dure et froide poigne de l’éphémère et de l’anonymat», Springsteen prolonge à sa manière ce qu’il admire chez Dylan : «une vision authentique, entière, sans compromissions». Baby we were born to run

Springsteen en cinq chansons

Born to Run (1975)

Son premier tube. Une chanson primaire, primale, qui redonne vie au rêve américain au cœur d’un album (qui porte ce même titre) qui ne néglige pas le désenchantement et l’hommage aux laissés pour compte. Musicalement, Springsteen cherchait un mur du son digne de celui du mythique producteur Phil Spector. Mission accomplie avec ce standard du rock.

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Atlantic City (1982)

Après le succès mondial du foisonnant double album The River, Springsteen choisit l’ascétisme le plus radical avec l’album Nebraska, dix titres enregistrés sur quatre pistes avec une guitare sèche et un harmonica… Parmi ces chansons sombres ou tragiques, Atlantic City frappe par sa beauté déchirante. Elle deviendra incontournable dans ses concerts.

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Dancing in the Dark (1984)

Nous sommes en 1984, les synthétiseurs ont tout envahi ou presque. Le rocker n’y échappe pas avec ce premier single de l’album Born in the USA, hit imparable qui sera l’un de ses plus grands succès. Au fait, dans le clip réalisé par Brian De Palma, reconnaîtrez-vous la jeune fille que le Boss fait monter sur scène et qui deviendra une star des années plus tard ?

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Born in the USA (1984)

Un chant martial ? Un appel aux armes ? Un manifeste patriotique ? Born in The USA (qui donne son titre à l’album sur la pochette duquel apparaît le drapeau américain) possède la solennité d’un hymne. Elle évoque la guerre du Vietnam. Reagan va bientôt être réélu, «America is back», dit-il. Les Républicains s’approprieront Born in the USA, mais ils n’avaient pas écouté les paroles au-delà du refrain. Il est question ici de la solitude d’un vétéran dont le frère est mort à Khe Sanh. Une chanson et funèbre évoquant plus Voyage au bout de l’enfer ou le premier Rambo que Rambo II.

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Streets of Philadelphia (1994)

La chanson composée pour le film de Jonathan Demme, Philadelphia, tranche dans la production habituelle de l’artiste bien que son épure ne soit pas sans évoquer I’m on Fire ou My Hometown. Une boîte à rythme, des nappes de synthétiseurs et la voix du maître égrenant des paroles bouleversantes suffisent à en faire un chef-d’œuvre.

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Born to Run : morceaux choisis 

L’autobiographie de Bruce Springsteen n’est pas un banal livre de souvenirs, mais la confession libre et émouvante d’un artiste. Extraits.

bruceLa maison familiale

«Le pouvoir atrocement hypnotique de cette baraque et de ses habitants ne me quitterait jamais. Je le revisite en rêve aujourd’hui, j’y retourne sans cesse, je veux y revenir. J’y éprouvais un sentiment de sécurité ultime, tout était permis, c’était le royaume d’un amour terrible, inoubliable et infini. Ça m’a à la fois détruit et façonné. Détruit dans la mesure où, ma vie durant, je devrais me battre pour me créer des limites qui me permettraient une certaine normalité dans mes relations avec les autres et dans mon existence. Et façonné, d’un autre côté, car ça me pousserait à rechercher toute ma vie un endroit «singulier», tout en alimentant l’acharnement dont je ferais preuve dans ma musique. L’effort d’une vie pour reconstruire mon temple de sécurité sur les braises de ma mémoire et de ma nostalgie.»

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La foi

«Je pratique rarement, mais je sais que quelque part – au fond de moi – je fais encore partie de l’équipe. C’est le monde où je suis allé puiser pour commencer à chanter. Dans le catholicisme existaient la poésie, le danger et les ténèbres qui reflétaient mon imagination et mon moi intérieur. J’ai découvert un pays d’une beauté grandiose et âpre, peuplé d’histoires fantastiques, de châtiments inimaginables et de récompenses infinies, un lieu glorieux et pathétique pour lequel j’étais modelé ou bien dans lequel je trouvais parfaitement ma place Ce lieu-là a, toute ma vie, cheminé à mes côtés comme un rêve éveillé.»

Bob Dylan

«Bob Dylan était le chef de file de mon pays. Highway 61 Revisited et Bringing It All Back Home n’étaient pas seulement deux albums géniaux, c’était la première fois qu’on me donnait une vision fidèle de l’endroit où j’habitais. Les zones d’ombre et de lumière y étaient, le voile de l’illusion et de la tromperie se déchirait. Dylan pourfendait la politesse abrutissante et le train-train quotidien qui masquaient la corruption et la décrépitude. Le monde qu’il décrivait était sous nos yeux, dans ma petite bourgade, et s’étendait au-delà de la télévision qui rayonnait dans nos foyers isolés, mais ce monde continuait de tourner sans autre commentaire, toléré en silence. Dylan m’inspirait et me donnait de l’espoir (…) Une brèche sismique s’était ouverte entre les générations et soudain vous vous sentiez orphelin, abandonné dans le courant de l’histoire, votre boussole s’affolait, vous étiez intérieurement sans domicile fixe. Bob, lui, indiquait le nord, il servait de balise pour vous aider à vous repérer à travers cette nouvelle région sauvage que l’Amérique était devenue. En pionnier, Dylan a planté un drapeau, il a écrit des chansons et chanté les paroles qui ont été essentielles, à l’époque, à la survie affective et spirituelle de tant de jeunes Américains.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Born to Run, Albin Michel, 624 p.

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