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Benjamin Fau : «L’accès aux séries s’est totalement démocratisé»

17 Nov Publié par dans Littérature, Séries | Commentaires

Nils C. Ahl et Benjamin Fau ont dirigé la nouvelle édition du Dictionnaire des séries télévisées, somme de plus de 1000 pages recensant et analysant la totalité des séries diffusées en France depuis l’origine de la télévision.

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Benjamin Fau et Nils C. Ahl

La première édition de ce Dictionnaire remonte à 2011. Qu’est-ce qui a changé en cinq ans dans le monde des séries ?

C’était déjà pratiquement le cas en 2011, mais c’est à présent complétement acté : la série est devenue «mainstream», la sériephilie s’est démocratisée, et on ne risque plus de passer pour un nerd asocial si on raconte le lundi matin au travail qu’on a regardé des séries tout le week-end… On a également que la production a décuplé (aux Etats-Unis, on parle de «peak TV»), mais c’est surtout l’accès aux séries qui s’est totalement démocratisé : on n’a jamais eu aussi facilement accès à autant de série. Grâce à la TNT, en partie, mais surtout aux offres de VOD et apparenté : Netflix et surtout, en France, OCS (aussi un peu CanalPlay). En 2011, regarder une série au moment de sa diffusion aux Etats-Unis était pratiquement un privilège de pirate, il fallait forcément télécharger des fichiers illégaux etc. Aujourd’hui les offres +24 se multiplient. Jusqu’à une sorte de saturation : il y a trop de choses à regarder, on a l’impression d’être noyé sous une offre qui n’est pas forcément de la meilleure qualité. Mais cela vient surtout du fait qu’on a désormais accès à tout, ou presque, de ce qui se fait aux USA, et qu’il y a beaucoup moins de filtres qu’avant.

Aux Etats-Unis, à l’exception de Game of Thrones, des séries majeures – comme Les Soprano, Sur écoute, Mad Men ou Breaking Bad – n’ont pas eu de successeurs. En dépit de leurs qualités, Homeland ou House of Cards n’ont pas tenu leurs promesses. Ne connaît-on pas une traversée du désert ?

En série comme partout, il y a des cycles, des périodes fastes puis de vaches maigres. On est très certainement sorti du «Troisième âge d’or» des séries (celui qui a vu l’explosion des séries ambitieuses de HBO au début des années 2000, notamment), mais c’est très injuste de parler de traversée du désert. A l’heure de la «Peak TV» (il n’y a jamais eu autant de séries produites aux USA), il est vrai que beaucoup de productions jouent la carte de la nostalgie, de la sécurité à tout prix, et on voit fleurir les projets artistiquement absurdes (les remakes en masse, par exemple ceux de MacGyverou de la Fête à la maison) mais jugés aisément rentables. D’un autre côté, il suffit de creuser un tout petit peu pour découvrir de grandes séries contemporaines, qui n’ont rien à envier à celles de l’ «Age d’or» : The Leftovers, Fargo, Louie, Rectify, This is Us, Atlanta, Black Mirror, Sherlock… Plutôt qu’une traversée du désert, je pense qu’on ferait mieux de parler de plateau : HBO, AMC ou FX nous ont fait franchir un palier, et à présent on est en train de découvrir le plateau, en attendant la prochaine vague d’innovations.

Quel regard portez-vous sur les productions françaises ? Ont-elles franchi un pallier ou souffrent-elles toujours de ce que vous appelez le syndrome MCEMB : «Même Chose En Moins Bien» ?

On est en tout cas sorti, je pense, du marasme créatif des années 90-début 2000. Il y a toujours des séries MCEMB : des séries policières calquées jusqu’à l’absurde sur les Experts et leurs déclinaisons, des plus ou moins pâles copies de Broadchurch, des séries hospitalières ratées, etc. Mais en parallèle, il y a eu également de belles réussites pour des productions plus originales, ou en tout cas plus personnelles, dotés d’une véritable «patte» artistique. Je pense aux Revenants, par exemple, ou aux séries du duo Herpoux-Hadmar. Récemment, le Bureau des Légendes ou Baron Noir ont prouvé qu’on pouvait faire aussi efficace et creusé qu’une bonne série du câble américain, sans perdre notre ADN et tomber dans la copie servile. On s’est également parfois perdu en route, comme par exemple avec cette vague de «coproductions internationales» toutes plus grotesques les unes que les autres, les Taxi Brooklyn, Crossing Lines, Le Transporteur ou bien sûr Marseille. Quoiqu’il en soit, le spectre des productions s’est nettement élargi en dix-quinze ans : on voit même apparaître un vivier de comédies dignes de ce nom sur OCS Signature, par exemple. Il faut espérer que cette tendance à la diversité et la pluralité des genres, doublée d’une plus grande liberté accordée aux auteurs, perdure.

Le Royaume-Uni a une longue tradition dans la production de séries de qualité. Vous rappelez que l’Allemagne est la première industrie européenne dans le domaine. On a découvert ces dernières années des séries remarquables venues de pays scandinaves ou d’Israël. Au-delà de l’hégémonie américaine, quels sont les autres foyers de création actuels ou à venir ?

Il y a quelque chose qui se passe du côté de l’Amérique du Sud, qui mérite beaucoup mieux que l’image d’usine à telenovelas dont elle souffre. On a vu récemment de magnifiques thrillers réalisés là-bas, en Argentine ou au Chili. Et Canal + va diffuser bientôt l’excellente El Marginal, venue d’Argentine. Plus près de nous, il y a l’Italie qui produit aussi des grandes séries contemporaines, comme Gomorra, ou la moins remarquée 1992 (une fresque chorale sur l’opération «mains propres»), et la Belgique qui s’éveille avec des polars très efficaces à l’ambiance originale (on a découvert récemment La Trêve et bientôt L’Ennemi Intime). Il y a de bons auteurs partout et on commence à leur donner les moyens de s’exprimer, c’est assez vivifiant.

dico-seriesParmi les belles réussites de ces dernières années, True Detective et Fargo, qui s’inscrivent dans le format de «l’anthologie», ont en commun d’avoir été confiées à de jeunes écrivains – respectivement Nic Pizzolato et Noah Hawley – n’ayant pas (pour le premier) ou peu d’expérience dans l’univers des séries ou du cinéma. Comment expliquez-vous ces paris, artistiques mais aussi économiques, pris par des chaînes comme HBO ou FX ?

Ce sont deux chaines du câble, qui n’ont pas le même modèle économique que les networks : en gros, leur image de marque, et donc l’image critique de leurs séries, compte autant que leur rentabilité. Elles ont fondamentalement besoin de propositions originales, dans leurs thèmes ou dans leurs traitements. D’autre part, il faut nuancer : si Nic Pizzolato et Noah Hawley n’avaient que peu d’expérience à la télévision, c’était déjà des auteurs reconnus d’une part, et ils ont travaillé avec des équipes rompues aux arcanes du petit écran. On sous-estime le travail collectif réalisé sur les séries aux Etats-Unis, on raisonne trop souvent sur le modèle français, avec une seule personne toute-puissante entouré d’exécutants. On peut enfin remarquer que le pari de True Detective n’a été qu’à moitié réussi, la deuxième saison s’étant faite étrillée autant par la critique que le public. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que HBO comme FX ont un besoin constant d’innovation, et qu’elles n’hésitent pas pour cela à donner les clefs de leurs séries à des auteurs venus de tous les horizons. Tout simplement parce que l’ADN des séries, c’est avant tout une bonne histoire : c’est la base de tout, davantage qu’au cinéma. Pas étonnant, du coup, qu’on aille chercher du côté de ceux qui savent raconter de bonnes histoires.

En écartant Les Soprano et Sur écoute, deux séries souvent citées parmi les plus grandes réalisées, quelle est votre préférée ?

C’est difficile de n’en citer qu’une… Je dirais, quasiment ex-aequo, Le Prisonnier, Chapeau Melon et Bottes de Cuiret The West Wing. Ah, et Doctor Who. Et Seinfeld. Eh, mais arrêtez-moi ! Il y en a trop, en fait.

Celle que personne, ou presque, ne connaît et qu’il faut voir de toute urgence ?

Je pense qu’on peut remonter sans trop de risque à la France des années 70. Il y a eu vraiment de belles choses filmées pour la télévision à cette époque, aujourd’hui très peu connues, malgré le travail de l’INA et des rééditions DVD. Je pense à la merveilleuse Maison des Bois de Maurice Pialat, qui n’a pas à rougir face à ses films postérieurs, ou à une curiosité comme La Brigade des maléfices de Claude-Jean Philippe.

La plus surcotée ?

J’ai du mal à comprendre le succès critique de plusieurs séries «de prestige» récentes : Homeland et House of Cards n’ont vraiment valu le coup que le temps d’une saison, par exemple. Il y a aussi The Walking Dead, très bien faite mais dont la longévité me dépasse. Et enfin, crime de lèse-majesté, j’étouffe un bâillement discret devant Mad Men, malgré la qualité objective de la production.

La plus injustement sous-estimée ?

En France, on a longtemps porté peu d’estime aux séries américaines, et on a longtemps sous-estimé la science-fiction et la fantasy, surtout à la télévision. Je pense qu’un jour on redécouvrira Code Quantum, et qu’on se rendra compte que c’est beaucoup plus qu’un simple divertissement. Idem pour Cold Case, du côté des séries policières.

Celle que vous attendez avec impatience ?

En ce moment : la suite et la fin de Game of Thrones, comme à peu près tout le monde, en espérant ne pas être déçu par la conclusion d’une série qui s’est montrée très inventive dans sa mise en place, mais qui a pour l’instant du mal à conserver son originalité lorsqu’il s’agit de conclure des intrigues ou des arcs…

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Dictionnaire des séries télévisées, éditions Philippe Rey, 1112 p.

Nils C. Ahl et Benjamin Fau © Anne Bouillon 
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