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Les Yeux sans visage

09 Sep Publié par dans Cinéma | Commentaires

Les Yeux sans visage de Georges Franju (1960)

Il y a une urgence à gérer, le temps est compté. Ce sentiment diffus que le tragique est en marche, qu’il est déjà trop tard, émane des premières images. Nous suivons une route de campagne, déserte, recouverte d’une nuit sans lumière artificielle, excepté l’éclairage d’une voiture. S’inscrit en fond sonore, une mélodie répétitive, aux accents d’orgue de Barbarie, qui hésite par moments entre l’insouciance et l’avertissement du destin, mais finit par prévenir de l’irrémédiabilité du crime. Cette musique reviendra sans cesse au cours de l’histoire, comme pour dire que le manège des événements embarque ensemble les victimes et les bourreaux ; que les rouages de l’infortune, une fois lancés, ne s’arrêtent plus et qu’ils s’imbriquent si bien que toute humanité est broyée.

Là, dans la nuit, roule une voiture que conduit une femme aux abois. Nous sommes témoins d’une fuite et le visage de Louise (Alida Valli), au volant, est crispé par la peur d’être démasquée. Son comportement, son attitude rappelle l’expression de Marion Crane (Janet Leigh) dans Psychose d’Alfred Hitchcock, sauf que nous ignorons encore de quoi il retourne.

Cette femme est l’assistante du célèbre Professeur Génessier qui travaille sur la greffe de visages. Lors d’une conférence, ce dernier nourrit l’espoir d’une jeunesse à jamais éternelle, et satisfait ainsi le fantasme de son public. Mais, à travers ses traits austères et un regard qui nous est destiné comme pour nous impliquer et nous responsabiliser, s’immisce une confession funeste à peine voilée : il faut détruire ce qui fait obstacle à la réussite même si l’être humain n’y survit pas ; il n’y a pas d’autres issues que de vider de son sang la personne à qui l’on prélève un tissu organique. Le scientifique est démasqué : il vampirise.

La demeure cossue du Professeur, à l’abri des regards, offre une nouvelle preuve des sombres épisodes qui se trament : des aboiements de chiens émergent des ténèbres. Ici, un code est détourné : habituellement, les chiens montent la garde d’une telle demeure, ils sont visibles. Or, rien de plus que leurs cris nous parviennent.

Alors que le Professeur gravit les marches, monte dans les étages, les aboiements s’amenuisent et une musique légère guide le propriétaire des lieux jusqu’à une chambre. Nous approchons de la grâce meurtrie, personnifiée par Christiane, la fille du Professeur. Allongée, sa tête enfouie dans ses bras, elle attend un visage. Elle attend que son père trouve un remède et la délivre du monde insignifié. Car « le visage est signification, et signification sans contexte (…) Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait ; il est l’incontenable, il vous mène au-delà. C’est en cela que la signification du visage le fait sortir de l’être en tant que correlatif d’un savoir.(1) »

Christiane Génessier, la fille du Professeur (Édith Scob).

Christiane Génessier, la fille du Professeur (Édith Scob).

Tandis que son père ne peut supporter de voir et sa faute – elle a perdu son visage suite à un accident dont il est responsable –, et son échec à travers la plaie ouverte qui lui fait face, elle, pour sa part, refuse de porter le masque censé être un pansement, un voile déposé sur l’irréparable. Ce masque lui fait plus peur encore que son visage meurtri. Car il ne signifie plus rien. Le masque c’est l’objet figé, l’abstraction, le non-humain : une petite mort en quelque sorte. Si le corps vit encore, ce corps n’appartient plus à personne puisqu’il n’y a plus d’identification possible. De plus, ce corps sans visage ne disant plus rien, n’exprimant plus rien, elle est condamnée à devoir tout dire, tout verbaliser, dévoiler toutes ses émotions. Ne lui reste alors qu’à choisir entre le dévoilement de ses secrets et le silence le plus absolu. De la sorte, le téléphone paraît être d’un grand secours puisque toute l’identité est dans la voix. Cette identité-là se passe de visage, sauf que toute proximité est alors impossible.

Le véritable soutien se trouve alors dans un monde non-humain : le monde animal. Les cobayes de son père, captifs, lui offrent une sympathie naturelle, dénuée de jugement et de regard objectivant. L’animal voit au-delà du visage puisque le lien s’instaure via son instinct. Il est alors capable de lire la douleur en se passant de tout masque de souffrance, vu que cette douleur prend d’abord racine dans le cœur, avant de ressurgir à travers des traits expressifs. Elle-même les comprend puisqu’ils sont comme elle, captifs. Emprisonnés de force pour leur part, de son côté, elle est obligée de vivre recluse, sans parler de cet enfermement intérieur.

« Le visage est exposé, menacé, comme nous invitant à un acte de violence. En même temps, le visage est ce qui nous interdit de tuer.(1) » Vient alors le temps d’enfreindre l’éthique, le temps du crime. Pour tenter de restaurer la grâce, la science doit tricher et faire abstraction de l’autre à travers la réification. Si le Professeur en vient au crime c’est parce qu’il se convainc qu’il ne tue pas : il vole un visage pour qu’il vive ailleurs. Pour se faire, il objective le visage de l’autre avant de le lui dérober.

Avant l’opération, avant la greffe, le Professeur et son assistante revêtent un masque de protection, ils couvrent ainsi leur visage pour n’être personne. Ils annihilent leur identité derrière leur masque. Ils sont la Science et deviennent des yeux-sans-visage. Les yeux-sans-visage, ce sont les yeux du scientifique qui regarde son objectif dépourvu de tout humanité. C’est un regard froid et anonyme sur l’avenir et donc un regard qui tue. Il n’est plus lui-même quand il opère, il est la Science toute-puissante qui frôle la démesure, l’hubris. Le savant fou élabore et construit un simulacre de vie qu’il ne maîtrise plus, qui le dépasse. Et lorsque il agit sans tempérance et sans raison, il enfante de ce qu’il est : il donne naissance à des yeux sans visage, à un individu sans identité, sans vie, sans expression. Il défigure sa fille une seconde fois et fait naître un fantôme. Car les fantômes n’ont pas de visage. Ils vivent comme nous, mais ne sont personne en particulier. C’est une des raisons pour lesquelles ils nous effraient ; une autre étant qu’ils portent en eux l’expiation de la faute d’un autre. Et sans visage, impossible d’habiter nulle part, d’imprimer une trace sur un lieu de passage. Échappés d’un espace vide d’éthique, de lois, les fantômes sont condamnés à l’errance parmi les ombres, et n’ont pour seul éclairage que cette lune qui dessine comme un œil, un seul, dans la nuit noire.

(1) Emmanuel Levinas, Éthique et infini (1982).

Le film sera projeté à la Cinémathèque de Toulouse le 15 septembre 2016 à 21h et le 17 septembre 2016 à 17h.

John Lavoignat
Un article de Ma Théière à mémoire

savantsfous

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