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Le Grand Amour

28 Avr Publié par dans Cinéma | Comments

Le Grand Amour de Pierre Étaix (1969)

1969, nous sommes à la croisée de deux mondes : l’ancien, figé dans les traditions, le poids de la religion et les codes (hiérarchiques, familiaux, de classe sociale…) ; et le nouveau, celui régit par les passions, décomplexé, égaré dans ces chemins de traverse d’où la poésie peut émerger dans la vie même. Quelques mois plus tôt, en mai 1968, une petite révolution culturelle a eu lieu, et l’ancien monde s’est fissuré. Comment allons-nous nous aimer désormais ? Que va devenir le couple et plus globalement de quelles manières allons-nous vivre ensemble. Il faut redéfinir l’amour.

Tout commence comme une étude sociologique : un plan survole une ville et se dirige vers une église, lieu du sacrement et des bénédictions. Pierre s’égare alors qu’il fait face au prêtre et s’apprête à épouser Florence. Le langage Étaix prend comme prétexte les rêveries de Pierre, retraçant la genèse de sa chute dans le conformisme social, pour déconstruire la narration cinématographique. Les hésitations de la mémoire brisent la trame scénaristique, et toutes les subtilités de la langue, initiées par le récit en voix-off de Pierre, prennent corps dans l’image et créent un décalage dans lequel s’immisce le cocasse.

Dans cet égarement, dans cette rêverie, nous voyons Pierre faire la connaissance de sa belle-famille, dans leur maison. Les aïeuls sont partout : dans les cadres, les albums photos, et pas seulement disparus et enterrés puisque la maman de la maman de Florence est là, et vit avec eux. Pierre va s’inscrire dans une histoire, lui aussi, leur histoire : son élan amoureux s’éteint déjà au contact de cette mémoire figée qui étouffe toute liberté. Son avenir est déjà tracé : l’usine du père, les repas de famille, les promenades dominicales… La sphère privée se dissoudra dans la sphère publique.

De retour à l’église. L’orgue, en fond, ne parvient pas à couvrir ces petits bruits de l’assemblée qui résonnent et sont autant de témoins des travers, manies et écarts de conduite de chacun. Ici Dieu regarde, il faut donc se tenir droit et cet aplomb est presque comme une armure de laquelle il faut s’échapper. Un signe avant-coureur que ça ne tient plus. Un garde, à la tenue moyenâgeuse, veille pourtant. Il parcourt l’église et lui seul, de sa lance et son sceptre, frappe le sol comme si c’était le cœur même de l’église qu’il fallait entendre. Il est le gardien de cette société arriérée mais ne peut déjà plus intervenir.

Dix années passent et comme nous sommes dans une ville de province, les rumeurs tentent de contrecarrer la monotonie du temps qui ne passe pas. Un élément extérieur au couple vient briser sa bonne marche : la sphère publique, par l’intermédiaire de commérages, écrase les résidus de sphère privée et propage l’idée que Pierre trompe sa femme. La rumeur enfle et pénètre dans le salon de la belle-mère alors qu’elle dévore, en compagnie d’une amie maquillée de crème, des gâteaux à foison : l’excès de sucre comme excès de paroles. Florence est aussitôt prévenue par sa mère et le drame éclate. La belle vie intérieure se fissure. Florence quitte le domicile, descend quelques marches que nous prenons pour l’escalier de leur immeuble et atterrit… dans le salon des beaux-parents : le drame atteint son paroxysme en même temps que le procédé comique nous dit que la sphère privée n’a jamais été autre chose qu’illusion.

L’incompréhension précède la tristesse qui appelle le remède. Pierre le trouvera dans l’attrait de la nouveauté : sa nouvelle secrétaire, Agnès. Elle est l’image d’une époque nouvelle et sa tenue, plus légère, plus courte, plus colorée change le climat austère qui règne au travail. La rumeur s’apprête à devenir vérité puisque la sphère publique, s’appuyant sur des codes bien ancrés dans la société, est plus forte que la sphère privée : l’infidélité qui n’a pas lieu peut arriver. Agnès, devient le point de départ du nouveau rebondissement qui fera naître le fantasme illustré, premier signe qui préfigure l’éclatement de la sphère publique. Un soir, alors que Pierre s’endort en pensant à elle, son lit se met à rouler et quitte la chambre du couple pour s’enfuir en pleine campagne, hors de la ville, lieu perverti et corrompu. Le lit, objet qui donne naissance au rêve, roule sur les routes de la réalité, du possible.

Pierre (Pierre Étaix) et sa maîtresse, en songe uniquement, Agnès (Nicole Calfan).

Si la rumeur peut détruire, autant la devancer et lui montrer les choses comme elles sont, desserrer ainsi l’étau de la sphère publique, et briser le factice, l’apparence. Les retrouvailles des deux époux, à l’issue du film, apporte une nouvelle composante du monde nouveau : l’égalité des sexes. En effet, Florence, de retour de vacances, se fait porter sa valise par un jeune homme. Pierre soupçonne sa femme d’avoir commis ce qu’il s’apprêtait à faire. Sa crise de jalousie éclate en pleine rue, au vu et au su des passants et des commères. La sphère privée renaît en brisant ses frontières, c’est son paradoxe : pour exister, elle doit s’afficher en plein jour pour tuer la rumeur. Plus question d’hypocrisie : ce que Pierre et Florence vivent, tout le monde le vit. Quatre ans plus tard, dans un registre plus dramatique, presque documentaire, La Maman et la Putain de Jean Eustache développera une idée encore plus libre du couple, cherchant à s’émanciper plus encore du mariage et de la religion.

John Lavoignat
un article de Ma Théière à mémoire

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