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Alain Leygonie à la recherche des odeurs perdues

17 Avr Publié par dans Littérature | Comments

L’écrivain toulousain évoque dans son dernier livre des odeurs familières ou inattendues à travers un voyage sensible à la recherche du temps perdu.

Alain Leygonie

Sobrement intitulé Les Odeurs, paru sous l’austère couverture de la collection «L’Exception» des respectables éditions des Belles Lettres, le dernier livre d’Alain Leygonie se révèle cependant à la lecture comme un bouquet d’images, de couleurs, de réminiscences, de scènes actuelles ou anciennes et, bien sûr, de senteurs et de parfums. Mais si les odeurs constituent le fil rouge et la matière de cette trentaine de brèves évocations, elles sont aussi un prétexte à la peinture d’un tableau plus vaste, intime, mais dégageant des échos parfois universels.

Cela commence par le foin : «Dans l’odeur du foin, le passé et le présent se regardent, ici et ailleurs se font face». De fait, la mémoire ne sera que rarement absente ici. Recenser des odeurs : la liste pourrait être infinie. Celles retenues par Leygonie – citons par exemple le fumier, les coquelicots, le goudron, le brouillard, le bébé, le pain, le camphre, le cèpe, l’Afrique, le chien mouillé et l’argent dont on dit qu’il n’a pas d’odeur – sont bonnes ou mauvaises, abstraites ou familières, inattendues ou incontournables, malicieuses, tendres, incorrectes… L’écrivain jongle avec les idées reçues, les paradoxes («le parfum du tilleul en fleurs est une odeur d’hiver surgie en plein printemps»), le contrepoint poétique. Il nous rend évident ce que nous n’avions pas vu derrière les odeurs. Ainsi, à propos de l’eau de javel, il note que son utilité et son humilité nous font lui pardonner qu’elle ne sent pas si bon à l’inverse de tant de parfums chimiques et exotiques dans lesquels baignent d’autres produits d’entretien.

Un produit du temps

Alain Leygonie 2D’ailleurs, les «vraies» odeurs ont la peau dure, viennent de loin, façonnées par des existences et des manières d’être depuis longtemps disparues comme «l’odeur de maison» : «On a beau faire, on a beau enduire, asperger, vaporiser, ce ne sont pas les produits parfumés qui font les véritables odeurs de maison ; les ingrédients qui les composent ne se trouvent pas dans le commerce, ils sont un produit du temps. Il faut laisser au temps le temps de faire son œuvre. On le voit bien dans les constructions anciennes. L’odeur de renfermé des vieilles demeures, l’odeur des vieux planchers, des vieux plafonds et des vieux meubles, l’odeur des vieux habits, du vieux linge au fond des armoires, l’odeur de suie qui dort dans les cheminées, toutes ces vieilleries rassemblées, c’est l’histoire de la maison, des gens qui ont vécu là ; elles dégagent un parfum exquis d’ancien temps.»

Les lecteurs de l’auteur de La Maison et Travaux des champs ne seront pas surpris de respirer dans Les Odeurs des effluves d’une France rurale et paysanne, d’une France d’avant une certaine modernité aseptisée. La nostalgie peut donc s’inviter : «Se souvenir de ce temps-là, bizarrement, est une partie de plaisir. Du temps des foins, la mémoire indulgente, généreuse n’a gardé que le meilleur : l’aurore parfumée, le chant du rossignol, le chant des merles et des tourterelles dans le petit matin, l’océan de fleurs de champs, si belles, si touchantes dans leurs derniers moments, les nuages de papillons soulevés par la faucheuse, les perles qui étincellent sur les toiles d’araignée».

Ce livre est le cahier d’un vieil écolier qui a su préserver le royaume de l’enfance et sa faculté d’émerveillement. En posant le nez sur un flacon oublié d’eau de Cologne, la même que celle utilisée naguère par sa grand-mère, il retrouve le temps perdu : «je respire le vieux parfum une fois, deux fois, je ferme les yeux et le miracle se produit : on est lundi, le ciel est bas, il pleut doucement sur le patio, les factures s’accumulent, les impôts, les notes de gaz et d’électricité et soudain tout s’éclaire, revoici la jeunesse, son sourire au carreau bleui. J’entends gronder le vieux portail de fer de la maison de famille et autour de l’église le cri joyeux des martinets ; le jardin sent bon la violette, le tilleul, la rose et le lilas ; le joli matin est plein de lumière, les cloches sonnent, c’est dimanche à toute volée. Il peut toujours pleuvoir, les jours peuvent raccourcir, au tréfonds de moi, grâce à l’eau miraculeuse, c’est tous les jours dimanche, il fait beau comme jamais…»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Les Odeurs, Les Belles Lettres, 128 p.

Le Blog d’Alain Leygonie

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