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Richard III : Au diable cet infirme !

11 Avr Publié par dans Théâtre | Comments
Richard III de William Shakespeare. Une mise en scène de Thomas Jolly.

Lumière sur Richard, duc de Gloucester et son corps meurtri, qui tient l’équilibre bien qu’il menace de se tordre, de fléchir à chaque pas ou tirade. Dans son dos, des plumes embellissent une infirmité qu’il porte et dont il a encore la force de contrecarrer la charge. Une main droite glacée, puisque le sang ne l’irrigue plus, gantée de fer, que des griffes acérées rendent plus animal, termine un bras desséché. Ce bras fait écho à une jambe droite non moins invalide. Elle est enchâssée dans une armature orthopédique pareille à celle de Gabrielle, l’héroïne de Crashde David Cronenberg, si bien que c’est toute une moitié de son corps qui ne lui appartient plus, le déforme et l’enlaidit. Quel dessein, autre que maléfique, put-il choisir qui le rendît beau ? Aucun. Toute son ignominie, toute sa perfidie, toute son inhumanité se voile derrière sa difformité : la nature l’a condamné, de ce fait il condamnera la nature.

Lumière sur le royaume. Une nuit macabre baigne déjà la scène et il faut porter le noir avant même que les rouages de la tragédie ne commencent à grincer. Les visages blanchâtres, comme peints à la chaux, ne grimacent pas encore d’une mort prompte à les délivrer d’une vie injustement tiraillée par un tireur de ficelles. Vient alors la première couleur : une tache rouge maquille le mouchoir du roi en place et offre l’espoir au maléfique Richard, tandis que tout l’entourage s’alarme et se précipite. La terrible nature viendrait-elle au secours de sombres intrigues !

Thomas Jolly, Richard III ⓒ Nicolas Joubard.

Thomas Jolly, Richard III ⓒ Nicolas Joubard.

La patience diabolique de l’imposteur le mène vite à l’ultime marche, et il est temps pour lui de se parer en fidèle adorateur de Dieu, de faire croire qu’il se repent de ses crimes et accepte sa condition d’infirme. En sous-main, ses comploteurs de l’ombre convoquent le maire de Londres qui nous invite, à son tour, à devenir acteurs : comme dans toute foule, sont tapis entre les sièges, dans les marches, des fanatiques de la première heure qui nous poussent, nous motivent. Nous ne sommes plus seulement spectateurs mais complices du mal. Comment ne pas tomber, non dans le piège de la pitié qui ne parle qu’aux faibles, mais dans l’enivrante réussite de l’usurpation d’un homme que sa nature à tenté de mettre en marge et qu’il finit par ennoblir, quand bien même ses mains sont souillées !

Sitôt élu, il renverse les valeurs et se pare de blanc. Sa couronne scintille du même éclat que les armes tranchantes qui lui barraient la route autrefois. Richard exulte. Son triomphe, son euphorie lui font voir son trône comme une scène d’opéra-rock et son glaive devient micro. Le rythme nous emporte, et la séduction qu’il ne déploie plus envers son entourage à ses fins, puisqu’ils sont atteints, il l’emploie à nous envoûter et nous faire chanter. Le royaume devient empire quand l’orgueil du despote le fait plus grand qu’il n’est en réalité. Les lumières horizontales s’abaissent dans un bruit métallique, comme si elles illustraient des portes d’un vaisseau intergalactique dont le roi serait le maître à bord. À la verticale, elles tissent un réseau qui descend des cieux d’où reposent les morts, à la terre de leur vie passée et Richard doit se mouvoir entre leurs rais qui dansent : le roi règne sur l’horizon même si ce n’est que jusqu’au rivage, tandis qu’il n’a aucune prise sur le divin puisqu’il le raille.

Un jour ou l’autre, à la veille de la bataille de Bosworth précisément, les armes de l’éloquence et du complot ne suffisent plus : il faut se battre avec son corps. Les tableaux s’enchaînent dans une cadence cinématographique et la mise en scène s’empare de l’idée de montage. Les deux camps, d’un côté et de l’autre du champ de bataille, doivent composer avec le passé, se battre avec les forces de l’ombre ou contre elles : tandis que Richard lutte en songe avec ses victimes, Richmond, son adversaire, convoque les esprits en prière, qui interceptent les rais de lumière afin de délivrer la clé de son succès à venir.

Dans un déluge de fer et de sang, Satan rappelle son monstre à ses côtés. Mort au pied de ses citoyens, le rideau tombe déjà quand brusquement il faut le remonter : Richard bouge encore, mais c’est son âme, non son corps. À peine extraite de sa dépouille, elle erre puis entame son ascension lorsque les morts tués de ses mains l’interceptent. Un coup de feu de la part de chacun d’eux, c’est le prix de leur vengeance : des claquements de craie rouge cracheront la sentence et feront bifurquer l’ultime voyage de son âme, non vers le repos éternel, mais à terre, pour que jamais il ne quitte son corps, sa prison, son enfer.

John Lavoignat
un article de Ma Théière à mémoire

tntavrilThéâtre National de Toulouse

 

 

 

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