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Journalisme littéraire en forme d’autobiographie

09 Avr Publié par dans Littérature | Comments

Dans Il est avantageux d’avoir où aller, Emmanuel Carrère rassemble vingt-cinq ans d’écriture journalistique.

Emmanuel CarrereDepuis L’Adversaire en 2000, consacré à l’affaire Romand, Emmanuel Carrère a tourné le dos au roman pour se lancer dans l’écriture de récits où l’auteur apparaît et se met en scène. L’égostisme peut être un excellent carburant littéraire, mais encore faut-il trouver l’équilibre entre l’étude de soi et son sujet. D’ailleurs, le titre de ce qui est sans doute à ce jour le meilleur livre de Carrère, D’autres vies que la mienne, cerne la difficulté de l’entreprise. Dans Il est avantageux d’avoir où aller, l’écrivain rassemble une vaste sélection de ses écrits pour la presse depuis 1990 et, comme il est annoncé en quatrième de couverture, l’ensemble peut être lu sans surprise comme une sorte d’autobiographie.

Chroniques de faits divers, études littéraires (Balzac, Philip K. Dick…), hommages (à Michel Déon, Claude Miller…), reportages au long cours (sur la Roumanie de l’après Ceausescu, sur la Russie contemporaine…), nouvelles érotiques et même une lettre à Renaud Camus dessinent ainsi la variété des curiosités d’un esprit vif, perçant, n’hésitant pas à bousculer ses propres certitudes. La genèse de livres à venir (L’AdversaireUn roman russe ou Limonov, prix Renaudot 2011) apparaît au cours d’un quart de siècle de ce que l’on qualifiera de «journalisme littéraire».

Autoportrait

Des textes éblouissants – comme «Quatre jours à Davos», écrit en 2012 pour la revue XXI ou une rencontre avec Luke Rinehart (alias George Powers Cockcroft), l’auteur du roman culte L’Homme-dé – côtoient d’autres plus dispensables. Emmanuel Carrère s’aime beaucoup et ne néglige pas l’autodérision, souvent la forme la plus accomplie de l’orgueil. Ainsi, à travers le récit d’une interview ratée de Catherine Deneuve : «Je n’attendais certes pas que Catherine Deneuve inverse les rôles et m’interroge sur ma vie, mon œuvre, mes couleurs préférées, mais enfin un clin d’œil, un mot en passant, pour rappeler qu’elle m’avait élu, cela m’aurait forcément mis en confiance et donné envie d’écrire sur elle le meilleur article possible.»Emmanuel Carrere

«Déon m’estime, c’est que je suis tout de même un peu estimable», écrit-il avant d’ajouter : «et moi, le cadet, qui, tout occupé de moi-même, ne m’intéressais à lui, au fond, qu’à raison de l’intérêt qu’il me portait.» D’autres fois, l’aveu de la grande estime qu’il se porte, avec ce qu’il faut de fausse humilité, semble lui échapper comme lors de cet hommage à Sébastien Japrisot : «Je regrette de n’avoir pas écrit ces lignes de son vivant, je me dis que ça lui aurait fait plaisir qu’un type mille fois connu que lui, mais jouissant d’une petite réputation dans la littérature dite sérieuse, le tienne pour un grand écrivain». Tout cela pourrait être insupportable si, au final, le doute ne venait s’immiscer dans l’autoportrait qu’il dresse de lui. Son jugement sur Balzac, qui essaie «de se persuader sans en être très sûr qu’il est ce type tellement enviable», s’applique parfaitement à Carrère dont une grande part de l’œuvre s’attache à traquer la vérité des êtres parmi les faux semblants, les postures, les paradoxes, les discours et les représentations falsifiées. Y compris les siennes.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Il est avantageux d’avoir où aller, POL, 560 p.

Emmanuel Carrère © Dmitry Rozhkov

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