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La loi du désir

17 Mar Publié par dans Théâtre | Comments

La comédienne Céline Cohen retrouvait ces jours-ci le plateau du Théâtre Sorano avec « Sade X », spectacle personnel, sulfureux et lumineux, inspiré de Sade.

Sade X_Céline Cohen © Gilles Vidal

L’avertissement de la feuille de salle distribuée à l’entrée du Théâtre Sorano est explicite : «Le spectacle que vous allez voir est réservé à un public de plus de 16 ans, averti et consentant». Voilà qui installe l’ambiance. Cela s’intitule « Sade X ».  Pour l’assister dans son projet, la comédienne Céline Cohen a fait appel à son frère de scène Régis Goudot. Tous les deux sont issus du groupe Ex-abrupto, l’ancienne compagnie de Didier Carette qui s’en est allé ailleurs jouer une autre comédie nettement moins drôle.

Intelligemment écrit et interprété, ce spectacle-ci nous fait pénétrer dans l’univers littéraire, philosophique et politique du divin marquis. A son bord, une comédienne d’une incroyable physicalité et dotée d’un sens du burlesque fracassant. Céline Cohen empoigne un texte qui enchevêtre les écrits de Sade avec les siens propres dans une résonnance permanente troublante. De quoi s’agit-il ? De condition humaine faite chair, où il est question de désir, de jouissance et de liberté. En ouverture, elle nous prend à rebrousse poils avec un numéro qui sent la caricature de spectacle contemporain: en maitresse SM, avec perruque blonde, manteau en cuir, sous-vêtements et porte-jarretelles noirs, elle claque du fouet comme une furie. La comédienne multiplie les propos sulfureux, égraine dans un micro les synonymes les plus sophistiqués pour désigner le phallus masculin et le con féminin, aguiche le spectateur, l’exhorte à une orgie sadienne, appelle une chatte une chatte.

Sade X - Céline Cohen © Gilles VidalPuis, le spectacle s’enfonce d’un cran dans la mythologie sadienne lorsqu’elle mime explicitement pratiques et positions sexuelles diverses, fait la leçon à un auditoire de petites filles invisibles sur l’art du gamahuchage devant un public médusé. Le tout dans une théâtralité qui n’aurait pas déplu à ce féru de théâtre qu’était le Marquis de Sade. Mais  lorsque la comédienne ôte sa perruque et fait tomber le masque, le spectacle s’engouffre dans une réflexion politique et philosophique qui fait enfler le débat… Elle y déploie une pensée solide et toujours incarnée sur les enfermements, qui après un bref mais étonnant passage relatif au sentiment amoureux (de la plume même de Sade !), vient se saisir de la question de la maternité et d’un sujet hautement tabou, l’infanticide, avec une netteté de propos qui ébranle. «La propagation n’est nullement le but de la nature, elle n’en est qu’une tolérance», écrit Sade dans « la Philosophie dans le boudoir » qui soutenait la condition de la femme à l’égale de l’homme dans la recherche de l’accomplissement sexuel. Contre la procréation, il revendique la toute puissance de la jouissance. À la question du vice, il répond naturalisme. À celle du vol ? Équité et justice. Quant à la religion, elle n’est qu’entrave et domination. Contre tous ces enchainements politiques, législatifs, religieux et intellectuels, le marquis défend une philosophie du plaisir, de la liberté d’action – jusque dans ses pires excès – libertaire et même pourrait-on dire, anarchiste. Une parole lucide et acharnée qui lui aura coûté trente années d’emprisonnement et d’enfermement psychiatrique !

C’est avec le subversif «Français encore un effort si vous voulez être républicains» que Céline Cohen nous conduit au cœur de la pensée politique sadienne. Dans cet hymne plein de vitalité à la liberté de l’homme, «Monsieur le 6» fustige tous les despotismes et dogmes, lamine toutes les idoles et morales dans un écho ahurissant, malgré les siècles, avec notre société actuelle. C’est chez Donatien Alphonse François de Sade, le plus sombre de nos penseurs éclairés, que Céline Cohen est allée puiser la lumière de ce spectacle organique et ultra engagé dont on ressort électrisé, vivant !

Sarah Authesserre
une chronique de Radio Radio

Représentation du 11 mars, au Théâtre Sorano.

photos © Gilles Vidal

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