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Conte moral et crime parfait dans la France d’avant

13 Mar Publié par dans Littérature | Comments

Suspense criminel, chronique d’une époque, marivaudage, évocation poétique du temps qui passe : le nouveau roman de Patrick Besson mêle les tons et les registres avec un bonheur égal.

besson

 Un homme se souvient, enfin il écrit un roman, ce qui souvent revient au même. À Malakoff, durant l’été 1989, Philippe, professeur de lettres dans un lycée de Vanves, spécialiste de Corneille et de vélo, aimait retrouver son voisin au café du Carrefour, leur QG. Ledit voisin, Vincent Lagarde, malade du cœur, attend une greffe. Avant, il travaillait dans l’industrie du disque. Maintenant, enfin en 1989, il est rentier, notamment grâce à sa mère qui a fait fortune dans l’immobilier. Entre les deux hommes, nés en 1951, se noue une «pseudo-amitié» de près de cinq ans. Philippe rencontrera trois compagnes de Vincent : Vanessa, Sonia et Karima, toutes «sensibles, délicates, généreuses» – c’est-à-dire l’exact inverse de Vincent. Il sera l’amant des deux premières, pas de Karima Mabrouk devenue Karima Lagarde et mère de leur enfant Igor. Karima, c’était quelque chose. Élégante, sexy, intelligente, dotée de tous les signes extérieurs de beauté et de richesse possibles. Déjà veuve par ailleurs.

Vingt-cinq ans plus tard, le professeur, désormais à la retraite et marié à une jeune africaine, se souvient donc de ses voisins du dessus : «Eux, ils ont quitté Malakoff depuis longtemps. Lui pour le cimetière de Bagneux : elle et leur enfant pour une destination inconnue. Karima ne s’est pas manifestée à moi depuis la mort de son mari. J’ignore pourquoi car nous ne nous sommes pas quittés fâchés. Et je n’ai pas tué Vincent.» Pour preuve, il raconte leur histoire dans un roman qui devrait s’appeler Karima et le crime du carrefour, récit d’un crime parfait.

Avec le temps

bessonOn songe à Simenon, qui est cité dans l’une des nombreuses conversations entre Philippe et Vincent, à la lecture de Ne mets pas de glace sur un cœur vide (titre en écho aux derniers mots de Tchekhov : «On ne met pas de glace sur un cœur vide»), mais il y a aussi dans ce roman drôle et noir des accents d’un Chardonne qui aurait été téléporté dans des banlieues parisiennes que l’on ne disait pas encore difficiles ou chaudes. Curieusement, et pour en finir avec les références, c’est aussi au Eric Rohmer des Comédies et proverbes ou des Contes moraux que l’on pense avec le dernier roman de Patrick Besson : même cruauté mêlée de douceur, dialogues extrêmement écrits et respirant le naturel, tragique de situation, marivaudage, facéties d’un moraliste…

Roman historique d’un genre spécial, Ne mets pas de glace sur un cœur vide reconstitue par de petites touches fulgurantes la France de la fin du siècle dernier «quand les Français apprirent à marcher et à téléphoner en même temps.» «L’exercice se compliqua quand ils chaussèrent des patins à roulettes. Aucun psychologue de radio ou de télévision ne se pencha alors, à ma connaissance, sur ce brusque besoin d’enfance d’une nation entière. Bientôt, on se cacherait pour fumer, comme en pension», poursuit Besson dont on conseille la lecture – entre autres – aux historiens et aux sociologues du futur pour comprendre comment on vivait dans la France d’avant. Surtout, l’auteur de Lettre à un ami perdu et d’Accessible à certaine mélancolie nous parle du temps, ce gros monstre mou et invisible qui vient à bout de tout. On croit qu’il n’existe pas et lorsque l’on se rend compte de son existence, il est trop tard, relève-t-il. Cette méditation désabusée n’exclut pas une légèreté pleine de sagesse, à l’instar de l’une des maximes de Philippe : «La source de la bonne humeur, c’est l’absence d’espoir, dont le nom littéraire est le désespoir.» Enfin, le roman dévoile le pire meurtre qui soit, celui dont le ou les coupables ne sont jamais punis. On vous laisse le découvrir.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Ne mets pas de glace sur un cœur vide, Plon, 185 p.

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