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Les Fêtes vénitiennes : splendeurs et splendeur

27 Fév Publié par dans Opéra | 2 comments

Il y a d’abord les mains, immenses, fascinantes, de William Christie, qui empoignent l’orchestre. Qui feront jouer et chanter les artistes florissants, souffler la tempête, danser les musettes. Il y aura les chorégraphies justes, inventives, drôles, d’Ed Wubbe et le visible plaisir des danseurs, en rouge, en travestis, en masques, en gondoles, en moutons. Et les papillons de Rachel Redmond, l’autorité de François Lis, les impeccables facéties de Cyril Auvity et Marcel Beekman… une véritable troupe de solistes, cohérente, superbe.

La place Saint-Marc grouille de touristes, anoraks, sacs à dos, valises, plans retournés dans tous les sens, téléphones. Le joyeux bazar, la foule d’aujourd’hui, composite, l’une des signatures de Robert Carsen [1]. Oxymore en forme de monstre grotesque, le gigantesque carnaval impose son ordre rouge en distribuant les heureux déguisements. La véritable folie peut commencer.

Raison

Emmanuelle de Negri (la Raison)

Le rouge et le rouge, le rouge et le noir. Quand les robes ne sont point sages et dévoilent haut les jambes, la nonne Raison ne sait où donner du missel. Mais moine qui rit et moine qui pleure ne se détournent pas de cette orgie qu’ils sauraient voir.

À Venise, danse et musique se battent en duel à coups d’entrechats et de vocalises tandis que les amantes éconduites croisent l’éventail. Tel le Don Giovanni de Losey, le séducteur arrive en gondole entouré de sa cour de masques et de dominos ; les lanternes glissent, mystérieusement, sur le canal de fumée. À la fenêtre, une ombre blanche dédaigne la sérénade.

François Lis (Léandre)

Malheureux en amour, heureux au jeu ? Roue de la Fortune et filles tables à dés font voler les billets comme autant de billets doux. Ou l’inverse.

Fortune

Elodie Fonnard (la Fortune)

Robert est avant tout, comme moi, un homme de spectacle au sens global [2]. Et un homme qui aime mettre en scène le théâtre lui-même. Pour l’opéra, on apporte tables de maquillage et costumes de scène, trou du souffleur et feux de la rampe. Le réel est rouge, le théâtre est blanc : blancs les bergers, blancs les moutons en redingotes, qui bêlent joyeusement en jouant… à saute-mouton.

Moutons

Reinoud Van Mechelen (Zéphyr), Rachel Redmond (Flore)

Seul le vent peut voler dans les airs et ravir les jeunes filles. Et c’est en vain, malgré moult gestes emphatiques, qu’on appelle Jupiter. Qui peut de ce spectacle interrompre le cours ? / Jupiter doit descendre, / Et me rendre / L’objet de mes amours. Rien. Le chef des dieux a dû quitté les cintres pour être remisé au placard. Rassemblons donc des mortels.

Éconduite, la redingote rouge se retrouve seule au milieu des mortels de la place Saint-Marc, qui émergent de leurs rêves et de leurs déguisements. La place se vide, seuls restent des détritus. Dépitée, la redingote rouge jette le tricorne.

Les Fêtes sont, hélas, finies.

Catherine Tessier

[1] Alain Perroux. Petit précis de grammaire carsénienne. In Opéra et Mise en scène – Robert Carsen, L’avant Scène Opéra n° 269, 2012

[2] William Christie. Témoignage. In Opéra et Mise en scène – Robert Carsen, L’avant Scène Opéra n° 269, 2012

Photos © Patrice Nin

Théâtre du Capitole, 23 février 2016

Une chronique de Una Furtiva Lagrima.

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2 commentaires

  • Excellente critique de cette belle soirée riche en émotions colorées.
    E.Fabre-Maigné

  • Les Fêtes Vénitiennes d’André Campra à William Christie : un pur plaisir

    Devancé par l’excellente critique de Catherine Tessier sur ce même site, je voulais cependant ajouter mon grain de sel et insister sur cette féerie musicale dont on ne se lasse pas au bout de près de 3 heures ; et après 300 ans !

    Doué d’une belle longévité de 84 ans, André Campra (1), régale en plus toujours nos oreilles, en particulier avec les Arts Florissants, sous la houlette du toujours vert William Christie. Il y a quelque temps que nous n’avions pas vu un aussi bon spectacle au Théâtre du Capitole : costumes, mise en scène, chorégraphie. Et bien sûr musique, abreuvée aux sources de ce que l’Italie a produit de meilleur, ce baroque flamboyant qui fait tant de bien au sens et au cœur par son harmonie et son enjouement.
    E.F-M

    1) http://www.musicologie.org/Biographies/campra_andre.html


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