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Les oraisons funèbres de Jérôme Leroy

22 Fév Publié par dans Littérature | Commentaires

Le romancier rassemble dans Loin devant ! des hommages à quelques disparus au pedigree très varié.

Jérôme Leroy

La mort rappelle à l’homme «qu’il n’est absolument rien et que malgré ses écrans plats, ses femmes refaites, ses connexions Internet, ses GPS, ses téléphones portatifs et ses bouffées d’orgueil prométhéennes, il va lui aussi mourir, en général seul et dans un hôpital s’il est occidental ou seul et dans un bidonville s’il est né dans l’hémisphère sud», écrit Jérôme Leroy dans la préface de sa compilation d’oraisons funèbres publiées sur le site du magazineCauseur. On retrouve là des écrivains bien sûr (Jacques Sternberg, Donald Westlake, Michel Mohrt, Félicien Marceau, Frédéric Berthet…), Claude Chabrol, Farrah Fawcett, Patrick McGoohan, des anciens de la France Libre (Pierre Lefranc, Jean-Louis Crémieux Bilhac), le philosophe Michel Clouscard, le vigneron Marcel Lapierre, l’architecte Oscar Niemeyer, des amis disparus dont on conserve malgré tout le numéro dans le répertoire du téléphone…

Qu’est-ce qui relie ces gens de toutes sortes ? «Leur vie, comme leur mort, m’ont semblé aussi dire beaucoup sur moi, sur le temps qui passe, sur ce que j’ai fait ou pas dans ma vie. Je n’y parle que des autres mais c’est sans doute, je m’en avise maintenant, mon livre le plus intime», confesse l’auteur de Monnaie bleue et du récent Jugan.

Un mal qui fait du bien

loin devantUne magnifique évocation d’Éric Rohmer croise l’enterrement de première classe de Steve Jobs qui symbolisait «le mondialisme, le culte de la nouveauté pour la nouveauté, la négation systématique du passé que l’on confond avec l’obsolescence technologique, l’apologie de l’individu nomade mais toujours joignable, la déterritorialisation heureuse créée par l’illusion de vivre dans un présent perpétuel et la dématérialisation des supports traditionnels (disque, livre, film) pour parfaire l’illusion que l’on emporte tout avec soi et qu’il n’y a plus besoin des bibliothèques dans les maisons de campagne.»

Des rapprochements inattendus – mais lumineux – et l’esprit d’escalier font leur œuvre à l’image de cette ode à l’interprète de Biche oh ma biche : «Le seul qui égalera cette virilité tranquille et mélancolique avec une allure similaire, c’est Steve McQueen dans Bullit. Frank Alamo et Steve McQueen : ils étaient les plus beaux pour aller danser même si l’on sait avec Norman Mailer que les vrais durs ne dansent pas.» Pessimiste enchanté, Jérôme Leroy est une âme sensible. La preuve avec ces lignes tremblantes que lui inspire la mort de Thierry Roland : «Voilà, c’est ça vieillir, finalement. C’est perdre progressivement des repères dans tous les domaines. On veut faire croire pour rassurer que l’âge vous offre un monde plus cohérent, débarrassé de l’accessoire. Tu parles. Vieillir, c’est surtout avancer vaille que vaille dans un monde qui vous ressemble de moins en moins. On voudrait faire marche arrière et on ne peut pas. On s’accroche à des chansons, des disques vinyles, des photos d’étés heureux, des vieux journaux gardés par fétichisme. On appelle ça la nostalgie. C’est un mal qui nous fait du bien, la nostalgie. En grec, littéralement, ça signifie « la douleur du retour » : ce pincement sans cœur, ce poids sur le plexus quand on sent les années qui s’enfuient alors que l’on croyait, que l’on croit, que tout s’est passé hier, que c’est encore à portée de main.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Loin devant !, L’Éditeur, 270 p.

 

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