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Nicolas Rey ou l’amour politiquement incorrect

08 Fév Publié par dans Littérature | Commentaires

Un écrivain quadragénaire tombe amoureux de la femme de ses rêves, mais celle-ci a des convictions politiques inattendues…

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Paris, la fin du monde approche. D’ailleurs, on en connaît précisément la date : 21 décembre 2012. Gabriel vient d’avoir quarante ans et ne regrettera pas grand-chose de sa vie terrestre. Son grand amour, Justine, l’a quitté. Écrivain dilettante, sa carrière d’«acteur putatif» a du mal à décoller bien que son agent, le sémillant Auguste, ait décroché une publicité pour Franck Provost : «Ils sortent un nouveau shampoing pour cheveux blancs. Ils ont pensé à toi.» Même la paternité («Après plusieurs mois, un audacieux miracle a réussi à transformer un tube digestif en garde alternée») ne semble pas avoir changé la façon de vivre de cet éternel jeune homme. Cependant, grâce à son fils, Gabriel va rencontrer la femme de ses rêves en la personne de l’institutrice du petit Hippolyte.

Catherine a cinquante ans, deux divorces à son actif et «trois enfants dont l’aîné est en taule pour encore six mois», mais elle est belle comme Sigourney Weaver, libre, sauvage, sensuelle, forte. Pour arrondir ses fins de mois, elle a monté une rémunératrice activité de locations de costumes et de déguisements. Le coup de foudre entre les deux est immédiat. Un détail cependant : Catherine est une fervente militante du Parti National, le mouvement d’extrême droite qui a le vent en poupe dans les urnes et dans les têtes de l’Hexagone…

Entre Rohmer et Californication

reyGabriel a beau être un artiste «dégagé» et avouer qu’il n’est pas un écrivain de gauche («Parce que j’admire l’individu audacieux, le backgammon et que les inégalités m’indiffèrent»), les convictions de l’être aimé lui posent toutefois un léger cas de conscience dont il s’ouvre à la fille aînée de Catherine. Du haut de ses seize ans, celle-ci a la réponse cinglante : «Et le fascisme, tu vas le voir quelque part ? Bien caché dans un buisson. J’ai pas entendu la construction de camps de concentration dans les parages. Je vois pas d’étoiles jaunes dans les rues. Un peu de sécurité pour faire la fête en dansant sur les tables, pourquoi pas ?»

En effet, la belle Catherine est de cette extrême droite new-look, post-moderne, hédoniste, libérale et sécuritaire, favorable à la préférence nationale, mais aussi à l’avortement et au mariage pour tous. L’héritage familial a eu également son rôle à travers un grand-père, ami de Charles Maurras et fondateur de l’Action française, dont elle garde un souvenir ému : «Il avait le don magique qui consiste à raconter une histoire.»

On aura compris que Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis se moque des préséances et des préjugés avec une insolence revigorante. Les bons sentiments laissent ici la place aux sentiments. Le chemin est plus court, plus fort. À son habitude, l’auteur de Courir à trente ansUn Léger passage à vide et L’Amour est déclaré s’invente un double poétique et tremblant, attachant, sensible, à l’étroit dans l’époque : «La pensée se résume à quelques mots mal habillés en 140 caractères. Les vieux se répètent et les jeunes n’ont rien à dire. L’ennui est réciproque. Le secret, le doute et le hasard ont disparu. Il faut filer droit : se marier, acheter une voiture à crédit, faire des gosses, travailler et partir en vacances. Nous sommes fliqués de partout. Même la nonchalance a mauvaise presse. Dès sa naissance, Gabriel était, déjà, présumé coupable.» Cette époque, Nicolas Rey ne se prive pas d’en peindre les paradoxes et les clichés, à l’image de cette description parfaite des néo-bourgeois : «Des types à la barbe de trois jours avec un gilet APC. Que des journalistes, des architectes, des producteurs. Ça roule en bicyclette, ça vote Europe Écologie, ça soutient la Palestine, ça raffole des nouveaux bistrots décorés de mosaïques du monde entier, avec, sur la table, des tartines au fromage de chèvre et un vin de pays, « Un petit cépage », comme ils disent. Ces gens-là brunchent ensemble et abattent les murs de leurs appartements afin d’avoir des « espaces de vie ». Ils achètent des galettes de maïs, du tofu et du quinoa.» Ce roman cru et sentimental, désenchanté et joyeux, évoque la rencontre aussi improbable qu’heureuse entre Rohmer et Californication. Il n’y avait que Nicolas Rey pour inventer cela. Alors, on dit merci.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis, Au Diable Vauvert, 162 p.

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