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Stéphane Guibourgé, âme sensible

05 Fév Publié par dans Littérature | Comments

L’auteur du Train fantôme signe avec Toutes nos vies un roman mélancolique et lumineux.

Guibourgé (c) Jerome Bonnet

Si l’intérêt d’un roman se mesurait à son «sujet», Toutes nos vies de Stéphane Guibourgé ne brillerait pas d’un éclat particulier. De quoi est-il question ici ? D’un homme, bientôt quinquagénaire, dressant le bilan d’une existence chaotique. Il s’adresse à la femme aimée (qui se bat contre la maladie dans un hôpital parisien), aux femmes qu’il a aimées avant elle, à ses deux fils. Il se souvient des amis disparus, de ses voyages pratiqués comme un éloge de la fuite. Ces motifs sont transcendés par l’art et la manière d’un styliste qui, depuis une quinzaine d’années, construit une œuvre aussi racée qu’incarnée. De Couvre-feux au récent Les fils de rien, les princes, les humiliés en passant par Le Train fantôme, l’écrivain a creusé le sillon du désenchantement et des illusions perdues avec sa propre sensibilité, à la fois rageuse et douce. «La colère, le chagrin, la violence. Comment dire ce qui vous saisit alors, ce qui nous hante et nous remue ? Est-cela l’intranquillité ? La mélancolie ?», lit-on dans son dixième roman. Nul dolorisme cependant sous sa plume, ni de sociologie de bas-étage ou d’étalage d’un «misérable tas de petits secrets» (selon l’expression de Malraux) qui font le succès de produits frelatés dont Edouard Louis est la plus récente caricature.

Chez Guibourgé, les confessions prennent autant l’allure d’un défi que d’une prière et si la sincérité du propos témoigne sans doute d’inspirations autobiographiques, c’est la seule écriture qui fait le prix de ce roman tenant parfois du journal intime, du récit, du poème, de la correspondance. Le temps qui passe, le goût du vide, les chants profonds, l’errance, l’exil intérieur accompagnent le narrateur de Paris à Lisbonne, de Tanger à Trieste, du Mexique à l’Inde, à la recherche de présences humaines : «Ceux que l’on aime ne sont pas loin, ils frappent à leurs manières à nos cœurs resserrés, et c’est ainsi que nous devons les accepter, les accueillir puisqu’ils rêvent sûrement dans l’ombre de revenir auprès de nous. Ils se tiennent à notre porte, la nuit, le jour, chaque seconde, impalpables, visibles à peine, mais ils sont là et peut-être faut-il les laisser entrer.»

Instants de grâce

toutes nos viesToutes nos vies possède des accents du Feu follet de Drieu : «Je songe à la tristesse de certains hommes, à leur malédiction. Ceux-là se consument dans chacun de leurs actes, ne préservent rien, avancent sans bagage. Chaque journée les rapproche de l’abîme. On dirait même qu’ils l’appellent. La fêlure est en eux depuis toujours, personne ne la voit. Ils font illusion, se tiennent sous un masque. Un jour, une nuit, les fondations se fissurent, le masque tombe, ils s’effondrent. Certains se tuent alors, quand ils apprennent enfin qui ils sont. Sous le masque, il n’y a rien.»

Sentiment de déréliction et fascination pour les anges déchus (très beau récit d’un concert de Chet Baker au début des années 80) ne sont pas absents de ces pages brûlantes, mais la tentation du renoncement est chassée : «L’espérance, la littérature, placer un mot sur chaque chose, voici mon refuge, ma maison sur le fil. Je n’en connais pas d’autres. Une façon de se recueillir, de se rassembler, de ne pas oublier. De prétendre que nous ne sommes pas seuls. Un refus catégorique face à l’absurdité. Une fin de non-recevoir. Une promesse, aussi, cependant.»

«Où sont les enfants ?», demandait Colette. «Le Grand d‘Espagne» Bernanos défendit en son temps les «enfants humiliés», son disciple Nimier chantait la grâce des «enfants tristes», Stéphane Guibourgé nous appelle à retrouver «l’enfant que nous fûmes», à être fidèle à ses promesses et à son innocence. Il le fait sans grandiloquence, à voix basse et claire, sans se départir de cette élégance des êtres blessés avec discrétion. Les dégoûts de la vie ne viennent pas toujours à bout des âmes sensibles : «C’est encore la même embardée, de jour en jour, le fil des années, c’est toujours cette grande gerbe barbare mélangée d’émotions, de fleurs sauvages, de rires et de peines, d’enfants chahuteurs et de compagnons enlevés, d’instants de grâce et d’étoiles mouchées, c’est murmurer je t’aime dans la pénombre et c’est une prière pareille à un serment que tu n’entends pas, il ne t’arrivera rien tu ne mourras pas.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Toutes nos vies, Éditions du Rocher, 230 p.

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