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Les enfants du rock

Avec Un autre monde, Michka Assayas signe à la fois une sorte d’autobiographie musicale et un récit autour de ses rapports avec son fils. Drôle et émouvant.

Michka Assayas © Mathieu Zazzo

Comment passe-t-on de l’autre côté ? Comment un passionné de musique devient un praticien, voire un créateur ? C’est l’une des trames du livre de Michka Assayas. Il fut adolescent à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. L’actualité discographique rock de l’époque se nommait Bob Dylan, Beatles, Rolling Stones, Soft Machine, Traffic, Mike Oldfield, Marc Bolan, Pink Floyd, Yes, Genesis, Led Zeppelin… Du moins pour les oreilles de ce jeune homme curieux qui consignait ce qu’il écoutait sur des fiches bristol avec une rigueur maniaque dont il hérita une hypermnésie plutôt profitable. Quelques années plus tard, il devint critique de rock et il se souvient que voir son nom imprimé dans des magazines et journaux, aujourd’hui disparus ou naguère prestigieux (Rock & Folk, Libération), lui semblait «relever de la magie».

Au premier reportage à Londres en 1980 où il apprend en direct le suicide de Ian Curtis, le chanteur de Joy Division (il assistera aussi au premier enregistrement de New Order formé par les autres membres de Joy Division) succèderont bien d’autres : «Armé d’un magnétophone, j’allais à la rencontre de musiciens de mon âge, portés par le même élan. Bono et The Edge, bien sûr, Morrissey des Smiths, Elvis Costello et d’autres, moins connus ou restés obscurs, Kevin Rowland de Dexys Midnight Runners, les filles des Raincoats, les Young Marble Giants : tous, j’avais l’impression qu’ils avaient à m’apprendre quelque chose que j’ignorais.» Dans les années 80, note Assayas, aimer les mélodies, les harmonies vocales, les subtilités orchestrales de la pop (ce qui était son cas) avait «un côté réactionnaire très provocateur». Les dogmes, les avis péremptoires et les clichés se portent bien dans la presse rock. Chez lui, un rapport compulsif et névrotique se noue avec la musique : «Cette obsession maladive m’a condamné à errer, étourdi et enivré, dans une sorte de musée géant où je me suis laissé enfermé. Cette monomanie avait bien sûr un prétexte professionnel. Mais enfin qui m’obligeait à passer dix ans de ma vie sur les deux éditions successives du Dictionnaire du rock».

La vie, mode d’emploi

«En France on peut acquérir plus de prestige à parler des choses qu’à les faire : j’en étais le vivant exemple», souligne avec lucidité et cruauté l’auteur d’Exhibition. Pourtant, un jour, lui qui avait pris quelques cours de guitare classique dans l’enfance, gratouillé trois accords sur une guitare électrique à quinze ans, tenté de faire de la musique avec son ami Philippe Auclair, décide de franchir le pas : «Il fallait que je me retrouve physiquement au milieu des autres, par choix et non par contrainte, au lieu de m’abriter derrière une machine à écrire ou un écran d’ordinateur. Il me fallait repartir vers mon enfance perdue». Finis l’exégèse, la critique, le commentaire : voici notre homme qui, grâce au logiciel GarageBand de son ordinateur, va bidouiller des «sons électroniques anarchiques» en s’accompagnant à la basse. Sans surprise, le résultat n’est guère brillant, mais suscite chez les proches et les amis la même indulgence attendrie qu’envers «un enfant qui vous tend, l’un après l’autre, les gribouillages qu’il a pu faire à l’école en les accompagnant de trépignements et commentaires surexcités.» Pour autant, l’apprenti musicien ne se décourage pas. Il compose, chante, entraîne dans l’aventure Louise, jeune fille de seize ans («créature sortie d’un numéro du New Musical Express en 1981, prenant vie devant mes yeux vingt-cinq ans plus tard»), ainsi que son fils de quinze ans. En compagnie d’Antoine à la batterie («le seul musicien à peu près compétent de la bande»), de Louise au chant et à la danse, Michka Assayas va même se produire sur scène au gré de «performances» parfois dignes des pseudo-artistes qu’il méprise.

assayasCela nous vaut quelques scènes irrésistibles et Assayas (musicien) n’est pas sans évoquer des héros de Kafka nageant dans un mélange d’inconscience, d’innocence, de névrose, de maladresse, de ridicule. Mais Un autre monde se transforme aussi au fil des pages en un récit, à la fois tendre et désabusé, autour des relations entre le narrateur et son adolescent de fils. L’écrivain, qui avait déjà donné un beau portrait de son père dans Faute d’identité, se souvient de celui-ci – qui fit la guerre en 1940, partit à New York et fut chargé de mission pour la France libre en Amérique latine – comme d’une figure majestueuse, un adulte, un roi en son royaume d’adultes. Et il mesure ce qui le sépare de son propre fils auquel il offre une «version développée de lui-même», un ado en plus grand : «Superficiellement Antoine et moi étions proches, mais sur le fond, il fallait bien l’admettre, on ne s’entendait pas. C’était déconcertant : notre incompréhension était née, en somme d’une trop grande proximité et non d’un trop grand éloignement.»

Pour notre bonheur, Assayas n’endosse pas l’uniforme du sociologue de la famille ou du psy. Entre ce jeune homme dépensier, insouciant, indolent, dont la conception des études consiste «à aller le moins possible en cours» et ce père devenu musicien se tissent de nouveaux liens : «À partir du moment où je lui avais montré qu’il existait un domaine où j’avais besoin de lui bien plus qu’il n’avait besoin de moi, j’avais le sentiment que plus jamais il ne trahirait ma confiance et je crois ne pas m’être trompé.»

Travail, discipline, apprentissage, apprendre le solfège et l’harmonie, jouer en rythme : les motifs d’Un autre monde dépassent le monde de la musique. Il flotte sur ce livre l’ambiance drôle et doucement mélancolique des films Presque célèbre de Cameron Crowe (auquel il est fait allusion) et 40 ans : mode d’emploi de Judd Apatow, jusque dans les accents funèbres. À l’image des dernières pages poignantes et légères, père et fils réunis dans une église, près d’un cercueil, entre rires et larmes, par la musique.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Un autre monde, Rivages, 205 p.

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