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D’Ormesson, une histoire française

23 Jan Publié par dans Littérature | Comments

Dans son nouveau livre, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, l’académicien se raconte encore une fois avec un bonheur intact.

Jean d'Ormesson © C. Hélie / Gallimard

De Jean d’Ormesson, on croit tout connaître, avoir tout lu, tout entendu. Cela fait d’ailleurs une dizaine d’années que l’académicien aux yeux bleus, notre Sinatra des lettres françaises «pléiadisé» de son vivant, publie des livres dont les titres ont des allures d’ultime confession : C’était bien, Un jour je m’en irai sans avoir tout dit… Le dernier en date, Je dirai malgré tout que cette vie fut belle (un vers d’Aragon, comme souvent), ne dépare pas dans la collection et ressemble à l’un de ces éternels retours que les vieux chanteurs nous offrent après leur tournée d’adieux. Et pourtant, à la lecture, la magie opère, intacte. On connaît les tours et les détours de l’auteur de La Gloire de l’EmpireLa Douane de mer ou Casimir mène la grande vie, mais celui-ci, à quatre-vingt-dix ans, fait preuve d’une virtuosité que pourraient lui envier nombre de ses cadets.

Plaisirs, travail, ambitions, foutaises et Cie

Ce nouveau livre prend la forme d’un dialogue, ou plutôt d’un interrogatoire, entre d’Ormesson et lui-même, entre un magistrat inquisiteur «souvent surnommé Sur-Moi» et «Moi» («Plaisirs, travail, ambitions, foutaises et Cie»). L’écrivain y déroule les grands et petits événements d’une existence riche en rencontres, en joies, en peines, en réussites et en échecs (plus rares). Un siècle défile sur les pas de celui qui naquit entre la première Guerre mondiale et la crise de 1929, qui fut adolescent lors de la Seconde guerre et de l’Occupation. Une histoire française prend place dans les pages, celle de sa famille («À l’image de Louis-Philippe, fils de régicide et roi des Français, ils sont des espèces de bâtards déchirés entre une tradition à laquelle ils se rattachent et une démocratie qu’ils contribuent à installer») et de son milieu. De son enfance, Jean d’Ormesson, «né avec une cuillère d’or dans la bouche», se souvient de la vie en Allemagne ou au Brésil dans les malles d’un père diplomate.

Suivent des épisodes plus ou moins connus de ses lecteurs : le château familial de Saint-Fargeau, l’entrée à l’École normale (où ses condisciples se nommaient Alain Peyrefitte, Jean-François Revel, René Rémond, Alain Touraine, Michel Foucault, Jacques Le Goff, Paul Veyne…), l’Unesco, les débuts discrets d’écrivain chez Julliard, l’arrivée chez Gallimard et la parution de La Gloire de l’Empire, l’élection à l’Académie française, la direction du Figaro… L’écrivain s’attarde ou accélère, pratique avec le même bonheur la digression et l’ellipse. Il convoque ses chers poètes, les femmes de sa vie (Malcy Ozannat, sa femme Françoise, sa fille Héloïse…), trousse de beaux portraits : Georges Bidault, Roger Caillois, Jeanne Hersch, Emmanuel Berl, Paul Morand, Bernard Frank, Michel Mohrt, Aragon, Raymond Aron, Maurice Druon, Jean-François Deniau abolissant «la frontière entre la réalité et le rêve», François Mitterrand, François Nourissier… En lisant Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, on se réjouit d’être le contemporain de Jean d’Ormesson et on s’inquiète de la suite. Qui nous racontera, après lui, les canulars de Jean Dutourd et cette époque où l’on pouvait vivre pour et par la littérature ?

Passions du cœur

dormessonL’inquiétude d’ailleurs n’est pas absente chez l’auteur de Voyez comme on danse et Une Fête en larmes (deux livres à redécouvrir dans sa bibliographie) qui sut très tôt que «l’histoire se chargeait avec une rigueur impitoyable non seulement de préparer du nouveau, mais de réduire à néant tout ce passé éphémère qui se confondait avec nous.» Héritier et passeur, l’homme qui a connu la France de De Gaulle et de Malraux, derniers feux d’une certaine idée de la grandeur, peut mesurer ce qui nous sépare de ces temps si loin et si proches : «L’histoire se détourne de la terre des grands rois et des grands capitaines, de tant de peintres et de poètes, aux confiseurs de génie et aux femmes de légende. La fête est finie. On ferme. Les salons, les jardins, les calembours, la gaieté, la puissance et l’élégance, la hauteur et la grandeur sont tombés dans l’oubli. Il n’y a plus que l’argent pour faire encore le malin et tenir le haut du pavé. La crainte de l’avenir a remplacé l’insouciance et un air de chagrin se respire dans les rues. L’histoire ne cesse jamais d’être un désastre et une fête. Le progrès frappe comme un sourd et à coups redoublés. Et il entraîne avec lui un cortège de souffrances toujours mêlées d’espérance.»

Ce n’est pas une raison d’offrir prise à la mélancolie. Mieux vaut célébrer l’eau, la lumière, le temps, l’espérance, Dieu. L’infiniment grand et l’infiniment petit : «J’ai aimé le soleil, la lumière, la mer – la Méditerranée, surtout, notre mer intérieure –, le ski au printemps, les livres, les chats, le cassoulet, les oliviers. J’ai surtout aimé l’amour. Du plus bas au plus haut. Le plaisir, la tendresse, la passion, la folie. Et leurs inépuisables combinaisons. Quand l’amour, le vrai amour, se combine à l’amour, il n’y a rien de plus fort, de plus grand, de plus beau.»

«Oui, j’ai été léger, superficiel, mondain. J’ai aimé rire et m’amuser. Je me suis efforcé de ne pas me prendre au sérieux. Mais j’ai toujours su que le monde et la vie – ou ce théâtre d’ombres que nous appelons le monde et la vie – étaient à prendre au sérieux. J’ai toujours su en secret qu’il y avait, derrière les chagrins et la gaieté, autre chose que le plaisir et les divertissements. Et même autre chose que les mots qui m’ont donné tant de bonheur. Et peut-être même autre chose que ces passions du cœur où se mêlent le grave et le frivole et que nous appelons l’amour», confesse-t-il avec ce naturel qui n’appartient qu’à lui. Dans ce florilège foisonnant qu’est Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, s’il ne fallait retenir qu’une phrase, ce serait celle-ci : «Il m’était souvent arrivé, le vendredi soir, en sortant de chez Gallimard ou d’ailleurs, avec Jean-François Deniau ou avec d’autres, de prendre ma voiture et de partir pour l’Italie.» Elle dit beaucoup du style et de l’art de vivre de d’Ormesson.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, Gallimard, 490 p.

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

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