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C’était Bowie…

20 Jan Publié par dans Pop / Rock | 2 comments

Retour sur l’œuvre abondante et protéiforme de l’artiste britannique disparu le 10 janvier.

David Bowie a été la star du rock qui joua le plus de son image, jonglant avec les personnages incarnés sur scène et dans ses disques (Major Tom, Ziggy Stardust, Aladdin Sane, Halloween Jack, The Thin White Duke) comme au cinéma. Sur grand écran, on le connut gigolo dans le Berlin post-Troisième Reich, extraterrestre, vampire, officier anglais prisonnier des Japonais pendant la Seconde guerre, roi d’heroic fantasy, Ponce Pilate, Andy Warhol et même David Bowie devant la caméra de Ben Stiller dans Zoolander. Il se glissa dans la peau de monstres (y compris au théâtre avec Elephant Man), côtoya la folie (pas seulement à travers son demi-frère Terry souffrant de schizophrénie et qui se suicida en 1985). Il épousa les modes, en créa, puisa beaucoup chez les autres (Marc Bolan, Lou Reed, Iggy Pop, Roxy Music…), paya ses dettes (en particulier envers Iggy Pop), inspira des centaines de chanteurs ou de groupes.

david bowie

Contrôle et dérèglement

Du mime de ses débuts aux apparitions éthérées, baroques, épurées ou décalées de ses clips (dont le Pierrot lunaire d’Ashes to Ashes), David Jones multiplia les représentations, les masques et les mises en abyme n’hésitant pas à détruire les simulacres et les images patiemment construites. L’androgyne à la bisexualité revendiquée se transforma en sex symbol hétéro et en golden boy peroxydé des clinquantes années 80. La star planétaire de cette même époque, portée par l’énorme succès de Let’s Dance, se fondit entre 1988 et 1992 dans l’anonymat du groupe bruitiste Tin Machine tout en revenant en 1990 pour une tournée solo où il chanta ses plus grands tubes. La vie comme la carrière de Bowie ne cessèrent d’osciller entre contrôle absolu et dérèglement total. Dans ce dernier registre, son séjour à Los Angeles en 1975 reste un modèle du genre. Reclus dans sa villa, baignant entre occultisme et fascination pour le nazisme, il suit alors un régime particulier en ne se nourrissant que de poivrons, de lait et de cocaïne. La consommation massive de poudre accentue paranoïa et hallucinations. Il ne dort plus, stocke son urine, pèse environ quarante kilos, fait exorciser la villa pour en chasser les sorcières… Pourtant, dans la foulée, il sort Station to Station, son meilleur album, puis prend la direction de l’Europe pour la trilogie communément et faussement nommée «berlinoise» (Low, «Heroes», Lodger) que beaucoup considèrent comme ses albums les plus créatifs, notamment du fait de la collaboration avec Brian Eno. En même temps, il produit et cosigne une partie des chansons de deux grands disques de son ami Iggy Pop : The Idiot et Lust For Life.

Dans les marges et dans la périphérie, avant-gardiste et vedette populaire : Bowie a navigué entre ces mondes apparemment irréconciliables au gré d’échecs et de renaissances. En 1983 sort Let’s Dance. Les «puristes» crient à la trahison commerciale et il devient de bon ton de décréter que les années 80 marquèrent le déclin artistique de Bowie.

Impressionnant répertoire

Cependant, beaucoup d’excellentes chansons furent enregistrées durant cette décennie (Under Pressure avec Queen, Loving The AlienAbsolute BeginnersThis Is Not America avec le Pat Metheny group, Never Let Me Down…) et ce sont plutôt les années 90 qui illustrèrent une impasse créative. En compagnie du guitariste Reeves Gabrels échappé de l’aventure Tin Machine qui s’achève en 1992 après deux albums studios et un live, il renoue avec l’expérimentation, explore de nouveaux sons (techno, jungle, ambient…), mais les trois albums réalisés avec Gabrels – Outside, Earthling et hours… – n’ont guère laissé de traces marquantes.

Dès lors, ce sera sur scène que l’auteur de Space OddityThe Man Who Sold The WorldChangesLife on Mars ?,Ziggy StardustRebel RebelGolden Years«Heroes»Ashes to Ashes et autres standards donnera le meilleur en revisitant son impressionnant répertoire augmenté de deux albums (Heathen en 2002 et Reality en 2003) modestes et efficaces. Le double album live, A Reality Tour, du nom de la dernière tournée de l’artiste interrompue, début 2004, par un accident cardiaque, reflète parfaitement cette dimension «patrimoniale» piochant des chansons dans toutes les époques et tous ses disques. Après ses problèmes de santé, Bowie «disparaît». Des rumeurs le disent agonisant.

En fait, il vit dans la discrétion la plus totale avec sa femme et leur fille, n’accorde plus d’interviews, apparaît sur quelques disques (TV on the Radio, Scarlett Johansson…) ou lors de concerts (aux côtés d’ Arcade Fire, David Gilmour ou Alicia Keys), tourne dans Le Prestige de Christopher Nolan (2006) et August d’Austin Chick (2008) et, à la surprise générale, sort en mars 2013 un album sans intérêt, The Next Day, concocté entre 2010 et 2012 dans le plus grand secret. David Bowie s’est éteint le 10 janvier, deux jours après la sortie de l’album Blackstar qui coïncidait avec son soixante-neuvième anniversaire. L’artiste fut toujours capable de se réinventer, de recycler ses avatars et ses anciennes vies dans de nouvelles représentations. Pour son dernier clip, Lazarus, il apparaît comme une déclinaison moderne de ce personnage de la Bible ressuscité par le Christ. Bowie pas mort, chansons suivent…

bowie

Art de la reprise

Auteur de tubes inoubliables, David Bowie a aussi beaucoup puisé dans le répertoire d’autres artistes : de Brel à Springsteen en passant par les Stones.

Il a enregistré des chansons des Beach Boys, de Neil Young, de Cream, de Morrissey, des Pixies, de Brel (AmsterdamLa Mort), des Beatles (Accross the Universe), des Stones (Let’s Spend the Night Together), de Scott Walker (sans doute l’artiste qui influença le plus son chant), de Springsteen (Growin’ UpIt’s Hard to Be a Saint in the City), on en passe. Dès 1973, Bowie paie son tribut à quelques-uns des groupes qu’il admire avec Pin Ups, album de reprises où il revisite les Pink Floyd, les Who ou les Kinks. Trois ans tard, c’est un standard jazzy, Wild Is the Wind, de Ned Washington et Dimitri Tiomkin, popularisé par Johnny Mathis et surtout Nina Simone, qu’il sublime dans Station to Station. Plus méconnu : le groupe Metro auquel il emprunte Criminal World pour Let’s Dance.

Sur scène aussi, des reprises s’invitèrent à l’image de l’incontournable White Light/White Heat du Velvet Underground, de la belle ballade soul Here Today and Gone Tomorrow du groupe soul The Ohio Players ou du tube All The Young Dudes du groupe glam Mott The Hoople, chanson écrite en 1972 par un certain… David Bowie. Dans ce registre du «retour à l’envoyeur», on peut citer les chansons coécrites avec Iggy Pop, sur les disques The Idiot et Lust for Life de ce dernier, et que Bowie enregistrera plus tard sur ses propres albums (China GirlTonight et Neighborhood Threat) sans négliger de reprendre d’autres titres de «l’Iguane» (Don’t Look DownBang Bang). Au rayon curiosités, on peut entendre Bowie interpréter en 1994 sur l’album Heaven and Hull de Mick Ronson, son guitariste des années 70 à 73, une version sauvage du standard de Dylan Like A Rolling Stone.

Bowie en huit disques

Petite sélection dans les 26 albums studio du maître.

Hunky Dory (1971)
Troisième album studio et premier chef-d’œuvre. Il y revendique les influences de Dylan et du Velvet Underground tout en signant une poignée de chansons (ChangesOh ! You Pretty ThingsLife on Mars ?Queen Bitch) qui deviendront des classiques.

The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars (1972)
Album concept et œuvre majeure de l’histoire du rock. Bowie imagine l’ascension et la chute de son double, icône du glam rock venue du futur (mais inspirée par Marc Bolan, Iggy Pop et Vince Taylor). Ziggy fait de Bowie une star. Ziggy StardustSuffragette City ou Hang on to Yourself susciteront des centaines de vocations.

Young Americans (1975)
Cap sur Philadelphie et New York pour huit chansons gorgées de soul et de funk à l’instar de l’explosif hymne qui donne son titre au disque avec le jeune David Sanborn au saxophone. Coécrit avec John Lennon et Carlos Alomar, Fame sera l’un de ses grands succès.

Station to Station (1976)
L’œuvre maîtresse de l’artiste. À Los Angeles dans un brouillard de cocaïne, d’hallucinations, de délires mystico-religieux, Bowie signe un magnifique cocktail de rock, de funk, de soul, de disco, de jazz avec quelques échos de musique industrielle. Il crée aussi pour l’occasion son personnage du Thin White Duke, dandy inspiré par l’expressionnisme allemand.

«Heroes» (1977)
Deuxième volet de la «trilogie berlinoise» (et le seul enregistré à Berlin) conçue avec Brian Eno, ancien de Roxy Music, reconverti dans l’expérimentation avant-gardiste. Au milieu de pièces instrumentales, de titres peu portés sur la mélodie et dans une ambiance crépusculaire cold-wave surgit la chanson Heroes, sublime ballade électrifiée.

Let’s Dance (1983)
Enregistré en moins de trois semaines à New York avec Nile Rodgers (guitariste et producteur, leader du groupe Chic) et quelques pointures (le guitariste blues Stevie Ray Vaughn, le batteur Omar Hakim…), l’album fait de Bowie une vedette planétaire. Du funk blanc de la chanson Let’s Dance (près de huit minutes époustouflantes sur la version de l’album) à la pop rock de China Girl et Modern Love : quatorze millions d’exemplaires s’écoulent.

Black Tie White Noise (1993)
Dix ans après : les retrouvailles avec Nile Rodgers qui veut faire un Let’s Dance 2 quand la star veut faire son album de mariage (avec le mannequin Iman). Des reprises et des instrumentaux noient au final trois excellentes chansons à redécouvrir : Black Tie White NoiseJump They SayMiracle Goodnight.

Blackstar (2016)
L’ultime album donc, encensé par la critique pour ses audaces expérimentales et ses inspirations jazz. La disparition de l’artiste deux jours après la sortie du disque renforce le caractère «sacré» et testamentaire des sept titres, aussi filandreux que faibles mélodiquement, dont on ne peut sauver que Lazarus et le très beau I Can’t Give Everything Away.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

David BowieLes visages de David Bowie

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2 commentaires

  • Sarah Authesserre dit :

    Bonsoir,

    Comment pouvez-vous dire que The Next Day est un album sans intérêt ? Et trouver que Under pressure et toutes ces chansons « rock fm » lourdes que vous citez sont excellentes? Non, je ne suis pas d’accord. En plus vous oubliez un très grand disque « Diamond Dogs » pour préférer inscrire « Black Tie White noise ». Et « Blackstar » est un bijou pour moi. Titres faibles???? Aï aï aï…
    Chacun ses goûts…

    Sarah (une consoeur Culture 31 inconsolable)

    • Patbat dit :

      J’aurais pas dit mieux, Sarah : dire des titres de Blackstar qu’il sont « aussi filandreux que faibles mélodiquement » m’en troue le fondement! On ne doit pas avoir les mêmes oreilles.


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