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Malick, entre terre et ciel

03 Déc Publié par dans Cinéma | Comments

Avec son nouveau film, Knight of Cups, le réalisateur de The Tree of Life signe un poème sur le sens de la vie.

Il faut d’abord déconseiller le nouveau film de celui qui est peut-être le plus grand cinéaste en activité aux spectateurs attachés à la linéarité du récit et aux scénarios cartésiens. Plus encore que dans The Tree of Life et À la merveille, Malick tourne ici le dos à la narration classique, compose une symphonie visuelle déjouant la chronologie, s’autorise toutes les audaces autour d’un scénariste hollywoodien s’interrogeant sur le sens de sa vie, ses amours, sa famille…

Knight of Cups - Christian Bale

Tremblement de terre

On suit ce dernier passant d’une femme à l’autre (parfois plusieurs en même temps), se perdant dans des fêtes et des villas somptueuses, se promenant dans des décors de cinéma quasi vides, retrouvant son père et son frère cadet avec le fantôme d’un frère disparu entre eux. Voici aussi les femmes qui ont compté dans sa vie, dont son ex-épouse, une infirmière à l’allure de sainte. Malick compose ses motifs comme autant de fragments d’un puzzle, bat et rebat son jeu de cartes (le film est d’ailleurs divisé en chapitres portant le nom des cartes du tarot). Il filme l’espace, le désert, l’Océan, des enfants, des avions, des terrains vagues, des oiseaux, des corps. Par moments, les ombres de Michael Mann (Los Angeles la nuit) ou d’Antonioni (les déserts) s’invitent, mais chaque image porte la signature de l’un des créateurs de formes les plus inspirés de l’histoire du cinéma.

On croise des lépreux et les heureux du monde, des SDF et des people. On passe d’un club de striptease à une église. La satire du show-biz évoque autant les romans de Bret Easton Ellis que le Huit et demi de Fellini. Los Angeles a des airs de prison de verre et de béton. Dans le ciel, des hélicoptères font entendre leurs inquiétants vrombissements. Au sol, la terre tremble, mais ce n’est pas encore «the big one». À Las Vegas, le kitsch architectural prend devant la caméra du cinéaste une dimension mythologique et babylonienne. Dans ce trop-plein, un vide existentiel s’invite. Il n’y a que l’auteur de La Ligne rouge pour réussir cela.

Des ténèbres à la lumière

435642Le peu que l’on sait de la vie du cinéaste laisse supposer que Knight of Cups (comme ses deux précédents longs métrages d’ailleurs) a des accents autobiographiques. À soixante-dix ans passés, Terrence Malick – qui n’a jamais gaspillé son talent (sept films seulement depuis 1974 dont trois depuis 2012) – revient sur sa propre existence et en extrait ce qu’elle peut avoir d’universel : le temps, l’amour, la mort, l’au-delà…

Rick et quelques autres personnages font penser à des anges déchus, un albatros claudiquant lui ressemble comme un frère. Il regarde les cieux, il faudra bien s’élever, aller des ténèbres à la lumière, renaître enfin, comprendre que les tourments et les souffrances que Dieu nous inflige sont des dons (ainsi que le dit un prêtre à Rick). Les dialogues (largement improvisés) comptent peu au regard des voix off et des musiques de Debussy ou d’Arvo Pärt. L’aura d’auteur-culte de Malick lui permet d’avoir les plus grandes stars à disposition. Knight of Cups convoque Christian Bale, Cate Blanchett, Natalie Portman, Frida Pinto, Imogen Poots, Isabel Lucas, Teresa Palmer, Antonio Banderas, Brian Dennehy ou Ryan O’Neal, parfois pour une apparition.

Malgré sa beauté souvent hallucinante, le film – trop long – ne dégage pas l’émotion de The Tree of Life ou À la merveille. La froideur et une certaine épure lui confèrent un côté janséniste. Malick a déjà filmé la grâce, la solitude de l’homme sans transcendance de façon plus bouleversante. Ce n’est pas une raison pour bouder Knight of Cups.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Knight of Cups de Terrence Malick avec Christian Bale, Cate Blanchett, Natalie Portman. Durée : 1h58.

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