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Le feu sous les cendres

12 Nov Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec Et ne reste que des cendres, Oya Baydar signe un magnifique roman sur l’espérance révolutionnaire et les illusions perdues dans la Turquie contemporaine.

Manifestation en réaction au double attentat d’Ankara, à Istanbul le 13 octobre 2015.

Il était difficile de ne pas songer au roman d’Oya Baydar lors des récentes attaques kamikazes qui ensanglantèrent une manifestation pro-kurde et pour la paix à Ankara. Car, si l’époque à laquelle se déroule Et ne reste que des cendres (du milieu des années 1960 à la fin des années 90) n’est pas exactement la nôtre, les «guerres changent, mais les passions, les souffrances, les bassesses et l’héroïsme des humains ne changent pas.» Le récit de l’attentat du 1er mai 1977, place Taksim à Istanbul, qui causa plus de trente morts et une centaine de blessés, trouve encore d’étonnants et tragiques échos contemporains.

Stratégie de la tension, provocations, terrorisme et contre-terrorisme, guérilla et contre-guérilla, «Etat profond» : rien n’est vraiment nouveau et cependant tout a changé. En ces années soixante-dix et quatre-vingt, ponctuées de coups d’État militaires et de répression féroce, la plupart des personnages que met en scène la romancière croient en la révolution et en l’idéal communiste. Notamment Ülkü, jeune militante qui connaîtra la prison et l’exil avant de devenir journaliste au sein d’un grand quotidien parisien. Elle aime les idées, n’oublie pas pour autant de vivre et d’aimer : «Être amoureux en cette année 1971, qui passait comme un bulldozer sur les amours, les amitiés, les gens, les vies, la jeunesse et les espoirs, cela revenait un peu à céder à l’attrait du romantisme révolutionnaire. Le plaisir des rendez-vous secrets ; une jeune femme à qui il était arrivé pas mal de mésaventures et un homme ayant dépassé la trentaine qui se contentent de se tenir par la main comme des jeunes de seize ans et de baisers moins fougueux qu’affectueux ; l’ambiance de mystère que créait l’impossibilité de se rejoindre et peut-être la conscience qu’ils ne se rejoindraient jamais…».

Nous nous sommes tant aimés

En dépit des épreuves, l’enthousiasme est intact : «L’été 1973 fut un bel été, plein d’espoir et de promesse. Même si les prisons étaient bondées, même si les procès menés sous l’état de siège se poursuivaient, la promulgation d’une amnistie semblait certaine. Le souvenir douloureux de la potence, des morts, des disparus était encore vif, mais on croyait que le sang versé ne resterait pas impuni.» Des compagnons tombent, d’autres se lèvent à leur place. Les années soixante-dix s’achèvent dans le terrorisme, l’anarchie et le chaos. Qui tire les ficelles ? L’armée ? Les services secrets ? La CIA ? L’OTAN via le réseau Gladio ? Le pays est au bord de la guerre civile. Le coup d’Etat du 12 septembre 1980 sonne la fin de la récréation et prétend sauver la République. La répression frappe durement la gauche et les communistes, mais Moscou s’abstient de toute critique. Moins de dix ans après, le communisme s’effondre à l’Est, le mur de Berlin tombe. En Turquie comme ailleurs, ceux qui s’étaient battus pour la révolution immense et rouge ont la gueule de bois…

Oya Baydar

Et ne reste que des cendres brasse brillamment la grande Histoire et les destinées individuelles. Nul didactisme ni lourdeur dans cette fresque de près de six-cents pages jonglant de façon virtuose avec les époques et les points de vue au gré de flash-back qui transportent le lecteur de Paris à Istanbul en passant par Moscou et Leipzig. On songe aux Poneys sauvages de Michel Déon pour cette faculté à donner chair et vie à des êtres emportés par des mouvements et des événements plus grands qu’eux. Même amertume face aux illusions perdues charriées par la politique : «Les gens croient en quelque chose, ils se battent, ils donnent leur vie. Et après, au final, ce à quoi ils ont consacré leur existence disparaît et s’évanouit devant leurs yeux.» «Nous avons perdu notre éclat. Tout doucement, l’un après l’autre, nous nous éteignons comme ces étoiles rouges qui avaient ébranlé le monde sur son axe», confie l’un d’eux devant les ruines des paradis socialistes.

Orphelins, vaincus de l’Histoire, ils furent des «voyageurs engagés sur une longue route, pleins de force, d’espoir et de persévérance au départ, puis fatigués et tristes à la fin.» Certains se sont reniés, ou ont suivi d’autres voies, comme Arin Murat, le grand amour secret d’Ülkü, qui deviendra un diplomate de haut rang chargé du processus de candidature d’adhésion à l’Union d’une Turquie qu’il rêve démocratique et laïque, débarrassée enfin des pouvoirs occultes qui font couler le sang.

Paradis perdu

Et ne reste que ces cendresOya Baydar, dont la propre trajectoire n’est pas sans évoquer celle de son héroïne, restitue avec finesse la grandeur et le dérisoire de ces combats : «Même si nous ne parvenions pas au but, l’indicible plénitude de marcher sur ces routes nous suffisait. Comparée à la génération actuelle, la nôtre, avec ses fascistes et ses gauchistes, était étrange : une génération passionnée, engagée, qui croyait en la libération et qui s’était donné une mission… Qu’en est-il aujourd’hui ?» On ne peut pas mépriser l’espérance et la force que conférait la pureté naïve de la jeunesse, mais cette jeunesse ne reviendra plus et «Quelle révolution peut remplacer la vie de ceux qui sont morts en son nom ?». Le temps a filé entre leurs doigts, comment ont-il fait tenir tant de morts et tant d’enterrements dans leurs vies ?

Il y a dans Et ne reste que des cendres, second roman traduit en français de cette écrivain au souffle rare, après Parole perdue en 2010 chez le même éditeur, des motifs intemporels et universels, une nostalgie à couper au couteau, des parfums de jasmin, des chants d’oiseaux, des rires d’enfants. Oya Baydar est de ceux qui restent inconsolables devant la forme d’une ville changeant plus vite que le cœur d’un mortel : «Elle regarde avec hébétude autour d’elle. “Était-ce là le pays de mon enfance et de ma jeunesse ; le refuge de mon fils, le dernier asile de ma mère que je n’ai pas su aimer, que je n’ai jamais réussi à contenter ?” Les maisons sont toujours à la même place. Mais complètement différentes par leurs couleurs, leurs formes, leur atmosphère. Devenues soit studio de télévision, concessionnaire automobile, institut de cours privés, kebab ou boîte de nuit. Personne n’y habite désormais. Fini les relations de voisinage. Les sucuks grillés les dimanches matin et le thé pris tous ensemble le soir en mangeant des gâteaux. Dans les ruelles étroites et verdoyantes, les enfants ne jouent plus au ballon, à un, deux, trois soleil, à saute-mouton ou au volley-ball avec des filets tendus entre les arbres.»

«Dans le monde des années 2000, dans le bourbier de Susurluk qu’on appelle la Turquie, les gens comme nous ont besoin d’îles désertes où se cacher», lâche à un moment un personnage. Cette quête d’un refuge dépasse elle aussi les frontières. Si Et ne reste que des cendres serre souvent le cœur, c’est pourtant une lumière incandescente et un élan vital qui éclairent ce magnifique roman. Enfin, si l’on juge la qualité d’une traduction au fait que le lecteur ait le sentiment de lire le texte dans sa propre langue, alors celle de Valérie Gay-Aksoy est parfaite. On espère juste qu’on lui demandera de traduire les autres romans d’Oya Baydar.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Et ne reste que ces cendres, Phébus, 576 p.

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