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François Taillandier, grandes et petites intrigues

30 Oct Publié par dans Littérature | Comments

L’auteur d’Anielka achève avec Solstice une trilogie qui renouvelle avec brio le roman historique.

François Taillandier

Qui a dit que les écrivains français ne regardaient que leur nombril ? Prenez François Taillandier, auteur notamment d’un ensemble romanesque en cinq volumes baptisé La Grande Intrigue dont le propos et les personnages se déployaient du milieu du vingtième siècle au milieu du vingt et unième sur plusieurs continents… Sa dernière entreprise est plus modeste dans la forme (trois volumes), mais pas dans son sujet puisqu’il s’agit pour l’auteur d’Anielka, Grand Prix du roman de l’Académie française en 1999, de raconter les «âges obscurs», de l’an 476 de notre ère à la fin de l’empire de Charlemagne.

Après L’Écriture du monde (2013) et La Croix et le Croissant (2014), voici donc Solstice qui clôt la trilogie. Roman historique ? Si l’on veut, mais pas à la manière d’un Laurent Gaudé ou d’un Mathias Enard, sans l’académisme plombé du premier ni la fausse audace du second. Roman d’Histoire et d’histoires plutôt. Tout est vrai ici, tous les personnages ont existé (sauf un…) et tout est faux, tout est imaginé. Taillandier plante son stylo-caméra en Espagne où le petit royaume chrétien des Asturies résiste à l’émir Abdéramane, le dernier des Omeyyades, puis à Aix-la-Chapelle où le roi des Francs, Charles le Grand, n’est pas encore empereur d’Occident tandis que venu de Jérusalem, Ahasvérus, juif témoin de la Passion du Christ, a traversé les siècles et les frontières en portant avec lui la mémoire d’un peuple dispersé… On croisera aussi l’apôtre Jacques, dont le tombeau fut retrouvé à Compostelle en 810 et qui apparût sur un cheval blanc en 844, lors de la bataille de Clavijo, pour occire les Maures au fil de l’épée…

Éloge de l’écrit

François Taillandier Solstice«Il sentait qu’un récit n’a pas besoin d’être vrai pour être efficace : il suffit qu’il soit cru», lit-on dans Solstice dont les héros semblent «venus de si loin qu’on ne savait plus si c’était d’un pays ou d’un livre.» François Taillandier jongle brillamment avec les légendes, l’Histoire longue, les anecdotes. Passant du mythe du juif errant aux germes de la naissance des nations modernes en Europe, le romancier construit de façon virtuose un récit à tiroirs.

Comme nombre de ses œuvres, celle-ci est un éloge de l’écriture, une prière en forme de roman d’aventures dédiée au Livre et aux livres : «Il avait compris que sans l’écriture et le livre, il n’y a pas de mémoire, rien n’est solide ni ne perdure. Les rois de son peuple s’étaient contentés de l’allégeance verbale, du serment prêté devant témoins. Il sut que les paroles s’envolent, que l’oubli les prend dans son manteau d’ombre, tandis que les écrits restent. Il voulait par eux cercler son empire, comme le fer cercle le tonneau et la roue. Voilà ce qu’il y avait dans l’âme du roi. Mais voilà aussi ce qui guidait sa main malhabile devant la tablette de cire : il voulait que l’écrit passât par elle, par lui ; il voulait se l’incorporer. Il ne lui suffisait pas d’en être l’ordonnateur : il voulait en être le sujet. Il ne suffisait pas d’en imposer partout et à tous le devoir, il lui fallait s’en faire lui-même l’illustration et l’exemple.»

Aussi, le combat multiséculaire des «conjurés du livre» demeure d’une permanence intacte : «Au fil du temps et de leurs voyages, en Italie, en Espagne, dans les Gaules, dans l’île qui est ma patrie, ils se sont transmis les œuvres, les pensées, les connaissances. Et de la même façon que les fourmis, si tu déranges de ton bâton ou de ton pied l’ordonnancement de leur domaine, s’empressent aussitôt de le réorganiser et reconstruire, de la même façon, indifférents aux tyrannies, aux guerres, aux batailles, aux destructions, ces hommes souvent obscurs, ou connus seulement des autres conjurés, ont inlassablement repris et continué l’œuvre commune. De Cassiodore à toi, Nardulus, le fil ne s’est jamais rompu. Nous nous tenons la main, au fil du temps… tels sont les conjurés du livre.»

Au-delà des royaumes, des empires, des cités disparaissant ou naissant au gré de batailles et d’invasions, l’écrit est l’arme de ceux qui n’ont plus rien, comme le confie le rabbin Makhir, «prince des juifs» auprès de Charlemagne : «On n’avait plus de ville, de temple, de pays ; on n’avait plus que cela : l’écrit.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Solstice, Stock, 220 p.

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