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Jean Hatzfeld et les enfants du génocide

25 Oct Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans Un papa de sang, l’auteur de La Stratégie des antilopes donne la parole aux enfants des rescapés et des tueurs du génocide tutsi au Rwanda. Impressionnant.

Jean Hatzfeld

Pour de nombreux lecteurs, français comme étrangers, Jean Hatzfeld a mis depuis des années des mots sur la tragédie rwandaise et le génocide subi par les Tutsis. D’avril à juillet 1994, plusieurs centaines de milliers d’entre eux furent massacrés, essentiellement à coups de machettes, par les Hutus. Cinquième livre consacré au Rwanda de l’ancien grand reporter et correspondant de guerre (il fut gravement blessé en Bosnie) après Dans le nu de la vieUne saison de machettes (prix Femina essai 2003), La Stratégie des antilopes (prix Médicis 2007) et Englebert des collinesUn papa de sang donne la parole aux enfants, ceux des tueurs hutus comme ceux des rescapés qu’il avait naguère confessés. Pas de géopolitique ici, ni de ces polémiques enflammées qui aujourd’hui encore entourent l’histoire récente du Rwanda et ses rapports avec la France. Hatzfeld raconte le génocide à hauteur d’homme et de gamins grandis trop vite, à l’ombre de l’horreur. Il met des noms et des prénoms sur les silhouettes indéfinies de l’actualité et celles oubliées de l’Histoire.

Crimes des pères

«Là, dans la vase, reposent les familles de Berthe et de Claudine, le bébé de Francine, les parents et la sœur d’Innocent, la maman de Jeannette et les parents d’Angélique, l’épouse de Jean-Baptiste, son fils, les parents d’Édith… Des milliers de corps se sont enfoncés dans ces marais de l’Akanyaru et de l’Akagera, désormais hantés par une foule de fantômes qui montent sur les collines tourmenter les vivants. Dix-neuf ans ont passé : l’âge d’un adolescent. J’en connais beaucoup qui ont grandi en compagnie de ces revenants. Chacun s’est débrouillé à sa manière de cette histoire qui est devenue la mienne», écrit celui qui va recueillir les récits de jeunes gens qui surfent dans les cafés Internet, qui sont sur Facebook, aiment danser et chanter, jouer au foot… Ils sont lycéens, étudiants ou déjà agriculteurs. Ils rêvent d’un bon travail et d’un beau mariage, de fonder une famille ou de partir vers des horizons lointains. Des jeunes comme les autres ? Non, bien sûr. Dans leurs bouches, des mots banals – «coupeurs», «coupés», «expéditions»… – reviennent et suscitent l’effroi.

Le désir de vengeance, la rancœur, la culpabilité, l’angoisse, la méfiance rôdent. Parfois, des non-dits font plus mal que des aveux. D’autres fois, on se brûle à toucher certaines vérités. Qu’a fait papa pour mériter une si longue peine de prison ? Était-il de ceux qui éventraient les femmes enceinte ? Dieu aide à tenir bon, à ne pas désespérer jusqu’au bout. Jean Hatzfeld ne trie pas dans les souffrances de ces enfants. Les fils et les filles de génocidaires ont connu leur part de malheur, les fautes et les crimes des pères rejaillissent sur eux. Rien n’a changé depuis les tragédies antiques.

Humanité fragile

Jean HatzfeldChez les enfants tutsis, l’absence se conjugue au présent, vingt ans après. Il manque des mots, des visages, des gestes. Écoutons Immaculée, seize ans : «En Afrique, le temps polit les histoires à l’aide de mots merveilleux. Plus elles datent, plus elles brillent. Des contes du Rwanda ont manqué à ma petite enfance. C’est frustrant. Les tueries ont endommagé notre esprit de famille. La sagesse se dérobe faute d’anciens, les cérémonies familiales s’en trouvent négligées. Plus personne pour nous sermonner sur la manière de se comporter en petite assemblée, nous inculquer la gentillesse due aux personnes vieillissantes, reprocher les vêtements déplorables.»

Il faudra vivre avec, ou plutôt sans. Impossible d’échapper à ce qui a eu lieu : «Est-ce qu’on souhaite jeter au loin son enfance ? Oublier sa chère famille ou ses ancêtres ? Pas un seul jour je n’aspire à me séparer de mes souvenirs. Est-ce qu’on peut trier son existence ? On ne récolte que déceptions à repousser son destin.» Plongée dans les ténèbres, confrontation avec la banalité du Mal et la barbarie suscitée par l’exacerbation des petites différences, Un papa de sang possède aussi une dimension lumineuse. Depuis les collines et les marais du Rwanda, l’écrivain dessine les visages et les espérances d’une humanité fragile, mais terriblement incarnée et vivante.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Un papa de sang, Gallimard, 272 p.

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