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Portrait et autoportrait de Charlotte Rampling

24 Oct Publié par dans Cinéma, Littérature | Commentaires

Avec Qui je suis, la comédienne entreprend en compagnie de l’écrivain Christophe Bataille un voyage dans son enfance et sa jeunesse. Magnifique.

Charlotte Rampling

On aurait pu la surnommer «The Look» si le surnom n’avait été attribué auparavant à Lauren Bacall avec laquelle elle partage un regard fascinant, félin, envoûtant. Elle a été l’une des actrices les plus magnétiques de ces cinquante dernières années distillant au gré de ses rôles ou de sa seule présence une aura faite de mystère, de séduction, de trouble, d’androgynie. Elle a vingt ans en plein Swinging London, fait une apparition devant la caméra de Richard Lester, tourne dans un épisode de Chapeau melon et bottes de cuir. Elle n’a pas vingt-cinq ans quand Luchino Visconti la dirige dans Les Damnés, fresque sur la montée du nazisme, en compagnie notamment de Dirk Bogarde. Elle retrouve celui-ci en 1974 dans le sulfureux Portier de nuit de Liliana Cavani où un ancien officier SS et une déportée se retrouvent une dizaine d’années après avoir entretenu une relation érotico-SM. Scandale garanti. On la connût encore femme fatale dans Adieu ma jolie ou On ne meurt que deux fois. Woody Allen la filma mieux que quiconque en noir et blanc dans le magnifique Stardust Memories, elle tomba amoureuse d’un chimpanzé devant la caméra de Nagisa Oshima dans Max mon amour, elle tourna nombre de choses dispensables – aussi bien des superproductions que des films d’auteur – sans que cela n’entache son prestige. Ces dernières années, Jonathan Nossiter, Dominik Moll ou François Ozon lui offrirent des films plus dignes de son standing. Les photographes Helmut Newton et Jean-Loup Sieff, parmi d’autres, participèrent à l’album d’images constituant la mythologie Rampling.

Réconcilier les vivants et les morts

De tout cela, il n’est pas question dans Qui je suis dont le titre pouvait laisser supposer une autobiographie ou une biographie. Le sujet de ce livre inclassable, coécrit avec le romancier et éditeur Christophe Bataille, est à la fois plus intime et plus vaste. Il s’agit d’un texte à quatre mains ou à deux voix, rythmé par des photographies de Charlotte Rampling, enfant, adolescente, jeune femme, de sa sœur et de leurs parents. «Qui je suis : ni une biographie, ni un chant, ni une trahison, à peine un roman – disons une ballade, comme on fredonne la ballade des dames du temps jadis. Vous êtes une drôle de dame, jadis ou non : je vous vois en photographie, hautaine, souvent nue à vingt ans, en jupe courte, en bas noirs, joueuse, abstraite. Avec ce grand sourire qui s’échappe», annonce Christophe Bataille. Et l’écrivain de préciser : «Vous m’avez confié des pages de différentes époques, des paragraphes songeurs, des pensées. J’ai essayé d’être vous, Charlotte. Un peu vous connaître. Ne jamais vous blesser. J’ai pensé que ce livre porterait votre nom, d’une façon ou d’une autre. Que je n’irais chercher aucune information hors de vous. Qu’il serait un portrait et un autoportrait.»

Charlotte Rampling qui je suisOn aura compris que ce petit livre dense et fluide est un objet littéraire non identifié qui mêle les genres, pratique l’ellipse et le pas de côté pour mieux cerner son «sujet» et l’accompagner dans un voyage du côté de l’enfance. Un père officier de l’armée britannique et champion olympique d’athlétisme aux jeux de Berlin en 1936, une mère «héroïne d’un roman de Fitzgerald» et une sœur aînée de trois ans constituent les trois présences autour desquelles Qui je suis se construit tel un puzzle dont Sarah, «une enfant pâle qui tousse la nuit dans sa chambre» et qui restera fragile «comme une fleur pas vraiment faite pour ce monde», est le cœur.

Christophe Bataille nous fait partager les premières rencontres avec l’actrice, leurs silences partagés, leurs promenades. On s’apprivoise, on se jauge. Intimité sans voyeurisme. Peut-on confier des secrets de famille ou son Rosebud à un écrivain ? À quoi bon réveiller les tragédies du passé ? Peut-être pour «apparaître, disparaître, parler aux vivants, à ceux qui sont partis, chercher son propre visage, ou son nom, traverser d’un pas léger le cinéma et la littérature». En effet, tout est léger et plein de grâce dans ces fragments, y compris la gravité et la mélancolie. Les détails, les petites touches, les souvenirs apparemment anodins, les anecdotes qui semblent surgies d’un roman se répondent, dessinent une vie, des vies. Voici des journaux intimes que l’on croyait perdus qui ressurgissent comme par miracle, des dizaines d’années, récupérés par un inconnu. La dernière «scène» de Qui je suis illustre magnifiquement la quête de Bataille et Rampling, cette tentative de réconcilier les vivants et les morts, de rétablir les communications entre les êtres : «Il m’a semblé Sarah que tu étais ici, dans ces pages, dans ces années, dans cette enfance, la nôtre. Il m’a semblé Sarah que tu étais douce, absente, joyeuse, inoubliable, et que ces deux hommes assis sur ta tombe, en silence, en ton nom, venaient clore mon poème.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Qui je suis, Grasset, 120 p.

 

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