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Pasolini parmi nous

15 Oct Publié par dans Littérature | Comments

La Piste Pasolini de Pierre Adrian explore «la dérangeante actualité» de l’écrivain et cinéaste assassiné voici quarante ans. Retour sur un artiste d’une liberté indomptable.

Pier Paolo Pasolini

De Pier Paolo Pasolini (1922-1975), on se souvient d’abord de la mort aussi affreuse que mystérieuse, jamais réellement élucidée. Giuseppe Pelosi, dit «Pino la grenouille», dix-sept ans alors, l’une de ces petites frappes que l’artiste aimait racoler, l’a-t-il tué ? Sans doute. Certains évoquèrent plutôt la Mafia, l’extrême droite ou l’appareil d’État. Un assassinat politique serait-il plus «noble» qu’une sordide histoire de mœurs ? Le 2 novembre au matin, à Ostie, non loin de la plage, le corps supplicié ressemble à «un tas de chiffons» selon l’expression de la femme qui le découvre.

C’est à Ostie, sur les lieux du crime, que s’ouvre La Piste Pasolini de Pierre Adrian. Que fait donc là ce jeune Français né en 1991 ? «Pourquoi moi, si loin de lui, étudiant parisien de 23 ans, je le cherche encore, là où il n’est plus ? Ce n’est pas une simple fascination pour un homme bousculé toute sa vie, un poète dont les livres ont fait naître en moi une émotion douloureuse. Il y a autre chose. Peut-être un appétit pour la vie, torturé par un mal de vivre que Pasolini dépeint merveilleusement. Il y a aussi ces interventions visionnaires, tant aujourd’hui elles sont justes, sur la société qu’il a vue se métamorphoser. J’ai un goût naïf pour les martyrs et les jusqu’au-boutistes. En Pasolini, j’ai vu un écrivain livré à ses tourments et ses contempteurs. Un homme sans cesse tenté par la pureté et le péché. Je me suis reconnu dans beaucoup de ses appels poétiques. Ils ressemblent à des élans mystiques. J’ai découvert une voie qui crie vers Dieu et contre lui», écrit-il.

«Une cruauté que l’Historie n’a jamais connue»

Pierre Adrian © Editions des EquateursUne approche qui a le mérite de dépasser les clichés réducteurs peignant cet artiste protéiforme (cinéaste, romancier, poète, essayiste, dramaturge) en homosexuel, marxiste, pourfendeur de l’Église, de la bourgeoisie, du pouvoir, de tous les pouvoirs. Pasolini fut tout cela, mais pas seulement. Car cet «hommes des paradoxes», selon l’expression de Pierre Adrian, n’avait rien à voir avec la cohorte des «rebelles» inoffensifs et institutionnels produits à la chaîne dans le sillage de mai 68. Ainsi, il dénonçait les leurres d’une sexualité prétendument libérée mais fondatrice de nouvelles normes : «la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale». Pasolini ne fut dupe d’aucun des tours de la grande révolution libérale-libertaire dans laquelle il perçut un nouveau totalitarisme : celui de la consommation et de l’hédonisme de masse. Derrière l’idéologie du «jouir sans entraves» affichant sa tolérance, Pasolini discernait «des traits féroces et essentiellement répressifs : car sa tolérance est fausse et, en réalité, jamais aucun homme n’a dû être aussi normal et conformiste que le consommateur ; quant à l’hédonisme, il cache évidemment une décision de tout préordonner avec une cruauté que l’Histoire n’a jamais connue.»

Cette mutation anthropologique accouchant de l’homme hypermoderne ne pouvait s’accomplir selon lui qu’avec le renfort d’idiots utiles qu’incarne «l’optimisme général de la gauche» qui rêve de «s’annexer le nouveau monde – totalement différent de tous ceux qui l’ont précédé – créé par la civilisation technologique» tandis que «Les gauchistes vont encore plus loin dans cette illusion (avec leur arrogance et leur triomphalisme habituels) en attribuant à cette nouvelle forme d’histoire créée par la civilisation technologique une capacité miraculeuse de rachat et de régénération.» Le constat est plus que jamais d’actualité et l’on imagine sans peine les excommunications et les procès que subirait aujourd’hui Pasolini par les tribunaux de la bien-pensance.

Il faut donc lire et relire ses écrits politiques comme les Lettres luthériennes et les Écrits corsaires, recueil d’articles parus dans la presse entre 1973 et 1974 brocardant notamment «le fascisme des antifascistes» et «l’antifascisme archéologique» – «un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n’existe plus et qui n’existera plus jamais». Effrayé par la tyrannie de la technologie et de la marchandise, il dessinait encore le visage d’«un monde inexpressif, sans particularismes ni diversité de cultures, un monde parfaitement normalisé et acculturé. Un monde qui, pour nous, ultimes dépositaires d’une vision multiple, magmatique, religieuse et rationnelle du monde, apparaît comme un monde de mort.»

Au plus près de Pasolini

Lui qui disait se sentir plus proche en 1968 des policiers car ils représentaient le peuple que des étudiants appartenant à la bourgeoisie, marxiste mais profondément imprégné de christianisme (son Évangile selon saint Matthieu est en effet, comme l’écrit Pierre Adrian, «le plus beau film jamais réalisé sur le Christ»), contre l’avortement mais pour sa «légalisation prudente et douloureuse» : Pasolini cultivait sa singulière liberté. Il était effectivement «l’exemple même de l’homme qui n’entre dans les églises seulement lorsqu’elles sont vides» et il préconisait de «ne pas craindre la sacralité et les sentiments, dont le laïcisme de la société de consommation a privé les hommes en les transformant en automates laids et stupides, adorateurs de fétiches.»

Jusqu’au bout, le réalisateur de Théorème et de Salo ou les 120 journées de Sodome n’a cessé de bousculer ses contemporains. Dans sa dernière interview, quelques heures avant sa mort, Pier Paolo Pasolini exprimait sa «nostalgie des gens pauvres et vrais qui se battaient» tout en déplorant l’aveuglement de la «belle troupe d’intellectuels, sociologues, experts et journalistes pourvus des intentions les plus nobles» : «les choses se passent d’un côté et leur tête regarde de l’autre côté.» Plutôt que de narguer des tyrannies éteintes, il en appelait à «la lourde tâche consistant à nous confronter en solitaires avec la vérité».

Si La Piste Pasolini explore «la dérangeante actualité» de l’œuvre et de la vie de l’artiste, le livre prend aussi des sentiers plus buissonniers, relève autant de la quête que de la confession masquée. Pierre Adrian emmène le lecteur dans le Frioul, à Bologne, à Rome. Il ressuscite l’homme passionné de foot, rencontre ceux qui furent ses amis ou sa famille, se souvient de Gramsci. Ce texte ambitionnant de «toucher Pasolini au plus près» y réussit superbement.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

La Piste Pasolini, éditions des Équateurs, 192 p.

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