Close

Jugan ou la tentation du mal

07 Oct Publié par dans Littérature | Comments

Dans une petite ville de province, un ancien terroriste refait surface. Jérôme Leroy signe avec Jugan un roman magnétique et désenchanté aux allures de tragédie grecque.

Jérôme Leroy

Il y a plusieurs tons, plusieurs univers chez Jérôme Leroy même si tous ses livres sont le reflet d’une même sensibilité faite de nostalgie et de rage au cœur, de mélancolie et de morale aristocratique. Ces dernières années, il a publié deux romans à la Série noire, Le Bloc et L’Ange gardien, autour de l’extrême droite hexagonale. Voici quelques mois, il a signé un beau recueil de poèmes, Sauf dans les chansons, en nous rappelant que son talent transcendait les genres. Ses lecteurs connaissent aussi la prédilection de l’écrivain pour des romans d’anticipation apocalyptiques dont La minute prescrite pour l’assaut est l’une des plus belles réussites. Revoici en cette rentrée littéraire Jérôme Leroy avec Jugan, d’apparence plus classique bien que les ressorts du roman noir nourrissent la tension du récit.

En vacances sur l’île de Paros, le narrateur se souvient d’événements qui, dix ans auparavant, bouleversèrent une vie banale et rangée de professeur de lettres classiques dans un collège de Noirbourg, ville de 55 000 habitants située en plein Cotentin où immigrés et Gitans ont été parqués dans la «Zone» . C’est le retour de Joël Jugan dans son pays natal, après dix-huit années de détention, qui va rallumer des feux mal éteints. Jugan avait été à la tête d’Action Rouge, groupe terroriste d’extrême gauche auteur d’attentats et de crimes sanglants. À Noirbourg, il retrouve Clotilde, ancienne compagne de lutte devenue conseillère principale d’éducation, qui le recrute au sein d’une équipe de soutien scolaire. La jeune Assia ne va pas rester insensible à la fascination et à la séduction vénéneuse que peut exercer le Mal …

Comme le temps passe

jerôme LeroyL’une des forces de Jugan tient dans le portrait du personnage qui donne son titre au roman : «tueur de patrons, de flics et de fachos, désormais reconverti en travailleur social». À son habitude, Leroy trouve la bonne distance pour peindre cet homme défiguré, dont la moitié du visage fut emporté par une balle, et qui dégage «un mélange de monstruosité, de force et de magnétisme sexuel». Celui, qui «avait voulu relever le drapeau d’une armée vaincue, nier la défaite de ses jeunes aînés» à l’heure où s’éteignait le terrorisme rouge en Allemagne et en Italie, est plus que jamais un étranger dans ce monde dont il a été banni pendant près de vingt ans. Qui sont ces gens munis d’oreillettes parlant seul dans les rues ? Que sont devenus les cafés d’antan où les flippers ont disparu et cédé la place à des écrans de télévision et où il est interdit de fumer ? Pourquoi les voitures se ressemblent-elles toutes ? Où sont passées les cabines téléphoniques ?

Car si Jugan a des accents de tragédie grecque (avec un clin d’œil au fantastique) et offre également une radiographie de certaines mutations françaises, le roman fait entendre le tintement de cloche fêlée du temps qui passe, quand on se rend compte que «vivre, désormais, c’est perdre du terrain. Et que l’on peut espérer, au mieux, que des trêves, des armistices, des manœuvres de retardement plus ou moins réussies avant de reconnaître l’ultime défaite.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Jugan, La Table Ronde, 215 p.

Partager : Facebook Twitter Email

 


Christian Authier Plus d'articles de