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Javier Cercas, anatomie d’un mensonge

29 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires

Dans L’Imposteur, l’auteur des Soldats de Salamine retrace la destinée d’un mystificateur qui réussit à devenir en Espagne une icône de la lutte contre le nazisme et le franquisme.

Javier Cercas

Des Soldats de Salamine (autour de la guerre civile espagnole) à Anatomie d’un instant (relatant à travers la tentative de putsch du 23 février 1981 la transition démocratique postfranquiste), Javier Cercas s’est attelé à raconter l’histoire contemporaine de son pays dans des livres explorant avec maestria les frontières du roman et du réel. L’Imposteur prolonge l’entreprise en s’attaquant au destin et à la personnalité d’Enric Marco : «Marco était un octogénaire de Barcelone qui s’était, pendant presque trois décennies, fait passer pour un ancien déporté dans l’Allemagne d’Hitler et un survivant des camps nazis, qui avait pendant trois ans présidé la grande association espagnole des anciens déportés, l’Amicale de Mauthausen, qui avait tenu des centaines de conférences et accordé des dizaines d’entretiens, qui avait reçu d’importantes distinctions officielles et avait parlé au Parlement espagnol au nom de tous ses prétendus compagnons, jusqu’à ce que, début mai 2005, on découvre qu’il n’était pas un ancien déporté et qu’il n’avait jamais été prisonnier dans un camp nazi.»

Vérités et mensonges

C’est en 2009, quatre ans donc après que l’imposture a été dévoilée, que Javier Cercas rencontre le faussaire avec l’intention de consacrer un livre à cette incroyable supercherie : «Je me suis dit que Marco avait déjà raconté suffisamment de mensonges et que par conséquent on ne pouvait plus parvenir à sa vérité par la fiction mais uniquement par la vérité, par un roman sans fiction ou un récit réel, exempt d’invention et de fantaisie». Mais est-il possible de raconter l’histoire d’un menteur sans mentir ? Comment ne pas se faire manipuler par un expert en tromperies qui prétend vouloir dire ce qu’a été sa véritable vie ? Et si finalement Marco avait été une sorte de «romancier», voire un personnage de roman tel Alonso Quijano décidant de se réinventer en Don Quichotte, un illusionniste servant de belles histoires à un public qui les attendait ? Et s’il avait été «génial», selon l’adjectif de Raül, le fils de Javier Cercas qui va filmer les entretiens de son père avec Marco.

Avec une virtuosité tranquille, L’Imposteur relève à la fois de l’enquête minutieuse sur un homme qui semble avoir tout inventé de sa biographie officielle que de la réflexion sur l’Histoire et la mémoire espagnole ainsi que de l’interrogation sur le rôle du romancier. À son habitude, Cercas trouve des pistes, ébauche des réponses, mais les brouille aussitôt. Ce menteur que l’on aimerait tant haïr n’a-t-il pas finalement éduqué les jeunes générations et n’a-t-il pas été le «principal promoteur du réveil de la mémoire historique en Espagne», comme l’avancent certains ? Cependant, ce que l’on découvre sur celui qui réussit à devenir secrétaire général de la CNT (le mythique syndicat anarchiste) en Catalogne et deux ans plus tard pour toute l’Espagne, alors qu’il se tint à l’écart de tout militantisme sous le franquisme et qu’il fut pendant plus de vingt-cinq ans simple mécanicien dans un garage, ouvre des abîmes. Durant la seconde guerre, Marco fut volontaire pour aller travailler en Allemagne, fréquenta plus tard brièvement les geôles de Franco (mais en tant que prisonnier de droit commun), mentit aussi aux siens en dissimulant mariages et enfants… Que faire de ce fatras de mensonges ? Par quelles conditions de si grossières mystifications ont-elles été possibles ?

Industrie de la mémoire

L’ImposteurJavier Cercas avance un début de réponse : «les mensonges de Marco sont venus satisfaire une demande massive et vaguement gauchiste de venimeux fourrage sentimental assaisonné d’une bonne conscience historique». En effet, l’imposteur, usant du prestige de la victime et du témoin, séduisit notamment les jeunes et les médias qui se voyaient à travers lui en «audacieux défricheurs d’un passé négligé dont personne ne voulait parler». L’Espagne, «pays aussi narcissique que Marco», où «la démocratie s’est construite sur un mensonge, sur un grand mensonge collectif ou sur une longue série de petits mensonges individuels», ne pouvait finalement que se reconnaître dans le récit falsifié proposé par ce mégalomane instrumentalisé par certains intérêts : «Dans la seconde moitié des années 1990 alors qu’en Europe germait l’obsession ou le culte de la mémoire, en Espagne, la droite a gagné les élections et la gauche a découvert qu’elle pouvait utiliser contre cette dernière le passé de la guerre et du franquisme».

La transition démocratique reposait sur un nécessaire «pacte de l’oubli» (impunité des crimes franquistes) dont les dommages collatéraux consisteraient, entre autres, à ajouter des mensonges à l’oubli, à déformer l’Histoire, à privilégier l’émotion sur la raison, à offrir des récits en noir et blanc sur une période grise : «Intérêts, marketing, marché, compétitif : c’était la transformation de la mémoire historique en industrie de la mémoire».

Vérité fuyante et artistique

Homme de gauche, Cercas pointe néanmoins «le kitsch de la gauche», «la conversion du discours de gauche en une coquille vide, en un sentimentalisme hypocrite et de pacotille» incarné par Marco. Ce kitsch, ces faux bons sentiments sont les vrais adversaires de l’écrivain traquant dans le réel le mensonge et les faux-semblants qui sont dans la fiction la matière première du roman… Marco a livré «un discours sans nuances ni ambiguïtés, sans complexité ni vides, ni frayeurs, ni contradictions, ni vertiges, ni âpretés, ni clairs obscurs moraux de la mémoire réelle et de la véritable histoire», écrit-il encore à propos de cet homme qu’il se refuse à accabler. Imposteur d’exception, il fut aussi un être ordinaire, un homme de la foule, un homme pas très éloigné de nous, imposteurs sans brio, menteurs à la petite semaine.

À un moment, l’auteur des Lois de la frontière pense que le roman peut permettre d’établir «une vérité fuyante, profonde, ambiguë, contradictoire, ironique et élusive, une vérité non factuelle mais morale, non concrète mais universelle, non historique ou journaliste mais littéraire ou artistique». Il y parvient brillamment avec «ce récit réel ou ce roman sans fiction saturé de fiction» qui, jusque dans ses dernières pages, ses dernières lignes, donne une sensation de vertige. Et c’est ainsi que Cercas est grand.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

L’Imposteur, Actes Sud, 404 p.

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