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Marguerite : l’illusion tragique

27 Sep Publié par dans Cinéma | Commentaires

Quel est ce majordome à la fois attentionné et inquiétant, ce régisseur qui veille à la qualité des chaussures, à la distribution des bouchons d’oreilles, au fonctionnement des voitures, et à l’occasion pratique le chantage ? Quelque diable manipulateur qui habite les dessous, chambre noire où il révèle des photographies de scène fausses et ridicules prises au feu infernal du magnésium. Quelque ange de la mort qui arrange les brassées de fleurs comme sur autant de tombes, brûle les accessoires et prendra la dernière image.

Le public n’est pas cette assemblée de petits bonshommes naïvement dessinés et souriant béatement. Les hommes en frac du cercle de bienfaisance viennent applaudir hypocritement ce qu’ils n’ont pas entendu. Les autres font semblant. Marguerite est riche. Très riche. Marguerite est malheureuse. Mari absent, mari ailleurs. Marguerite est seule. En tête à tête avec un masque trompeur de Commedia dell’ arte. Alors Marguerite chante. Faux. Alors Marguerite pose. En Brünnhilde, en Salomé, en Carmen. Marguerite veut exister, être aimée. Parmi les bibelots et les animaux empaillés, dans un monde de mensonge et d’hypocrisie, elle est vraie dans son chant faux que seul approuve le paon Caruso.

Le jeune dandy dada qui se prend déjà pour Dali avec son faux accent espagnol adore ! C’est qu’elle est aussi un peu dada Marguerite, qui ne mange que du blanc et se demande pourquoi on ne jetterait pas des œuvres d’art sur les tomates.

Personne n’ose lui dire la vérité. Même ce ténor finissant, qui se fait invectiver chaque soir dans la coulisse par la Nedda qu’il vient de tuer sur scène, et qui va devenir son professeur. C’est qu’Atos Pezzini a une cour interlope à entretenir, gigolo parasite, cartomancienne à barbe et pianiste sourd. L’argent n’a pas à sonner juste. Et Marguerite veut monter sur une vraie scène, devant un vrai public, se montrer, reconquérir son mari. Car l’étole rouge de la maîtresse est le sang qui coule de sa blessure. Addio, del passato bei sogni ridenti. Mais d’exercices de respiration en gymnastique lascive, le faux reste faux et les morceaux du récital sont biffés l’un après l’autre.

La vie on la rêve ou on l’accomplit. Reste Casta diva. La salle est pleine, le mari est là. Marguerite, des ailes d’Icare dans le dos, chante. Faux. Le public est hilare. Mais à un moment cela devient sublime. Marguerite se consume entièrement dans ces quelques notes justes qui précipitent sa chute.

Voilà que Marguerite va rejoindre dans leur folie les Ophélie, les Lucia, les Lady Macbeth, délirant en chemise de nuit à propos d’engagements fantasmés. Et c’est un docteur Miracle qui va la faire chanter, l’enregistrer, lui faire écouter cette vérité qui va jaillir du pavillon du phonographe.

Le mari se précipitera dans les couloirs de l’hôpital. Mimi ! Butterfly ! Marguerite ! Mais il est toujours trop tard lorsque le ténor volage crie le nom. Le diable photographe a saisi le finale.

Une chronique de Una Furtiva Lagrima.

Marguerite

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