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Nicolas Fargues, un roman français

12 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires

Avec Au pays du p’tit, l’auteur de J’étais derrière toi signe un roman jubilatoire mêlant portrait au vitriol de la France et un cruel marivaudage.

Nicolas Fargues © Bamberger

Dans la plupart de ses romans, du Tour du propriétaire à J’étais derrière toi en passant par One Man Show ou Beau rôle, Nicolas Fargues met en scène des bobos, des intellectuels, des écrivains – manières de doubles romanesques de l’auteur librement réinventés. Aucun penchant nombriliste ou germanopratin cependant dans ces comédies humaines aussi cruelles que drôles. Les romans de Fargues échappent aux clichés qui peuvent définir leurs personnages car ils ne cessent précisément d’ausculter l’hypocrisie, les mensonges, les faux-semblants, les masques, les préjugés. De même, ils traquent les tics, les modes et les conformismes d’une modernité que l’écrivain épingle avec une précision de sociologue sans céder aux facilités de la thèse ou du didactisme. Ce qui n’empêche pas ses romans – y compris quand ils font des détours par Madagascar, Pondichéry, la Russie, l’Italie, l’Afrique ou le Canada – de brosser un tableau étonnamment pénétrant de la France contemporaine et des mentalités françaises, notamment dans Le Roman de l’été. Il n’est donc pas surprenant (on pouvait même attendre cela avec envie) que Nicolas Fargues s’attaque frontalement au sujet. Chose faite brillamment avec Au pays du p’tit.

France moisie

Car le «pays du p’tit» dont il est question dans le titre est ce bon vieil Hexagone. Romain Ruyssen, quarante-quatre ans, sociologue et maître de conférences à l’UFR de Sciences sociales de Paris X, vient de publier un essai, Au pays du p’tit, étude au vitriol sur cette France baignant dans «un contexte général de laisser-aller, d’indiscipline, de laxisme, d’assistanat et de morosité». La thèse de l’auteur est que l’après-guerre a vu se développer chez les Français «une forme orgueilleuse de haine de soi» qui a façonné «un peuple exceptionnellement conservateur, frileux, paresseux, infantile, hystérique, individualiste, arrogant et égoïste» possédant «tous les symptômes d’un refoulement névrotique de ce sentiment général de culpabilité : râlant, soufflant par le nez, gonflant les joues, roulant des yeux, abusant des rhôlâlâââ et des pfff». Si une part de l’analyse de Ruyssen n’est guère nouvelle et reprend les traditionnelles critiques des libéraux contre les congés payés, les 35 heures, le refus du travail le dimanche, la sacralisation du CDI ou les grèves, sa façon de l’exposer est plus drôle et originale dans la forme que les articles d’un Minc, d’un Baverez ou d’un Giesbert.

De son mépris pour l’attachement fétichiste de ses compatriotes au «p’tit» (un p’tit resto, un p’tit ciné, un p’tit café, un p’tit week-end, un p’tit vin blanc…) à sa défense du communautarisme et du port du voile à l’école car «les Français issus d’autres cultures ont une carte essentielle à jouer avant d’être à leur tout dévitalisés par cette énorme machine à fabriquer des citoyens invertébrés qu’est la France», le sociologue ose porter le fer sans craindre de bousculer «la bonne conscience de gauche», «l’aveugle arrogance d’un pays passé sans transition d’une monarchie absolue au diktat républicain» ou les «Français de souche». Même des totems comme l’école de la République de Jules Ferry ou la francophonie ne trouvent grâce aux yeux du franc-tireur qui relève que les peuples étrangers usant du français avaient hérités de «nos malfaçons génétiques» : «Ainsi, en Belgique les Wallons étaient-ils méprisés par les Flamands pour leur paresse, leur saleté et leur manque de discipline. En Suisse, les Alémaniques trouvaient les Romands superficiels, phraseurs et individualistes, et au Canada, les Québécois passaient auprès des Anglos pour étatistes et inutilement contestataires.»

Quand les bons SMS font rêver les jeunes femmes

Le talent de Fargues (et de son personnage) consiste notamment à faire accepter au lecteur ces énormités en le faisant sourire et rire. Ainsi, on savoure un éreintement hilarant de Jean Gabin ou du cinéma français des frères Lumière à aujourd’hui : «Comme dans le domaine de la chanson avec les yéyés, on ne faisait que mal imiter les Américains par manque d’imagination et de talent. Nos réalisateurs contemporains étaient potaches, incultes et prétentieux. Et nos acteurs, à l’image exacte du peuple : hystériques, névrotiques, rigides et conformistes.» Ruyssen est aussi doué à l’écrit et à la radio (interviewé par Marc Voinchet et Brice Couturier sur France Culture) que lorsqu’il défend ses vues devant une collègue : «Ben, le peuple français est niais, non ? Regarde La Danse des canards à la fin des fêtes de quinquagénaires, quand tout le monde est bourré. Regarde les flics avec leurs gourmettes marquées à leur prénom, regarde les Bigard, Lagaf’, Laurent Gerra et consorts qui exploitent tous la même figure vedette du demeuré dans leurs sketches. Regarde la barbichette de Cyril Lignac, regarde le sourire de Camille Lacourt, regarde le magazine de solidarité “Tous ensemble” sur TF1, regarde ta boulangère, ton fromager ou ton charcutier qui te disent en chantonnant tous sur les mêmes notes : Et avec ceci ? Ce sera tout ? Et dix qui font cinquante, Bon courage, hein ?, etc. C’est pas niais tout ça ?» Imparable.

Au-pays-du-ptitCette verve vaut au sociologue d’être invité à la Semaine française à la Maison des Artistes de Moscou. Son intervention lors de ces rencontres culturelles lui permet surtout de rencontrer une jeune femme, Janka Kucova, avec laquelle il va entretenir – malgré un premier contact abrupt – une correspondance via des SMS et Facebook, une fois rentré en France. S’il vit en couple depuis huit ans avec Caridad, «du genre hippie bolivarienne», qui ferme les yeux sur ses infidélités, le sociologue n’est pas prêt à renoncer au goût des femmes plus jeunes dont cette Slovaque de vingt-cinq ans. Au gré d’un marivaudage électronique, il lui promet même de revenir la voir à Moscou. Le Don Juan nous livre sa méthode : «On ne sait pas assez combien les bons SMS font rêver les jeunes femmes. Parlez de mains, de cheveux, de peau, de regard. Jamais de seins, de bite, ou de chatte. Du moins, pas tout de suite. Et trouvez quelques métaphores pertinentes. Vous verrez, le résultat est garanti.»

D’un esprit critique impitoyable envers ses compatriotes, notre homme se trouve objectivement «attachant et insaisissable», persuadé de pouvoir faire le bonheur marital de «millions de femmes libres et intelligentes rongées par la solitude». Hélas pour elles, la perspective lui paraît aussi alléchante qu’un «voyage organisé pour un séjour all inclusiveà La Grande-Motte». Son programme est plus simple : «assumer mon égoïsme». «Je voulais vivre des aventures avec des femmes, voilà. Goûter à de nouvelles lèvres, à de nouveaux seins et à de nouvelles chattes. Voyager encore un peu. Un ou deux projets professionnels, peut-être. Et, surtout, qu’on me foute la paix», songe-t-il avec des accents dignes d’un personnage de Houellebecq qui aurait pu faire sienne aussi cette vision des femmes : «Pour construire du bonheur à deux, pensai-je, la plupart des femmes valent mieux que les hommes, c’est certain. Elles sont de meilleure volonté, ont davantage d’amour à donner et assument jusqu’au bout des objectifs aussi simples que se marier, faire des enfants, acquérir et meubler une maison suffisamment vaste et confortable pour y recevoir plus tard leurs petits-enfants et y vieillir sans contraintes matérielles excessives jusqu’à la mort.»

Observation attentive et sans illusion

Page 161 du roman, Romain Ruyssen confesse se considérer comme «Un beau salaud». On y avait songé bien avant. Mais ce beau salaud est à l’image du pays de capricieux, de lâches, de passifs, d’insatisfaits qu’il flétrit tant : odieux et irrésistible. «À quoi cela peut-il bien servir, d’être aussi méchant ?», demande à un moment Janka qui déplore encore chez lui «Quelque chose de trop sûr de soi dans le ton, de moqueur, de bourgeois, je ne sais pas.» Au pays du p’tit désamorce naturellement ces réserves car, à son habitude, Nicolas Fargues n’épargne personne et surtout pas les «héros» des romans auxquels on pourrait l’identifier peu ou prou, à l’instar de celui de J’étais derrière toi, son texte le plus autobiographique.

À Moscou, devant des portraits de Rembrandt, Ruyssen livre une bonne définition de la méthode de l’écrivain : «l’expression du regard et le détail des imperfections faciales du sujet ne pouvaient provenir que d’une observation des hommes à la fois attentive et sans illusion. Le détachement, pensai-je, ce n’est pas tourner le dos à la vie, bien au contraire. C’est le résultat logique d’une acuité sensorielle surdéveloppée et d’une tentative extrême de compassion pour le genre humain.» Quant à la liaison dangereuse entre le sociologue et la jeune fille, elle trouvera son épilogue aux Etats-Unis, à l’université d’Iowa à la façon d’un couperet attendu et surprenant. Tout cela fait un roman ensorcelant, insolent, virtuose, jubilatoire. D’un esprit très français.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Au pays du p’tit, P.O.L., 233 p.

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