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Simon Liberati au pays d’Eva

04 Sep Publié par dans Littérature | Commentaires

Portrait de la femme aimée et de sa vie hors-normes, récit d’une incroyable rencontre sous les mannes de la littérature, Eva de Simon Liberati est un livre magnifique.

Simon Liberati

Avant d’occuper les chroniques littéraires, Eva a fait dans les premiers jours d’août l’actualité judiciaire. Son auteur et son éditeur étaient en effet assignés en référé pour «atteinte à la vie privée» par Irina Ionesco réclamant notamment la suppression des passages la concernant. Car Simon Liberati retrace dans l’ouvrage l’existence de son épouse Eva Ionesco, fille d’Irina, et son enfance quand, âgée de quatre à douze ans, elle servit de modèle à sa mère photographe. Ces clichés érotiques eurent alors un grand succès dans une époque où la sexualité des enfants et même la pédophilie n’étaient plus des tabous. L’esprit de mai et la libération sexuelle étaient passés par là. Liberati se souvient : «certains journaux comme Libération ou Le Nouvel Observateur abritaient les utopies sadiques de René Schérer, de Tony Duvert ou de Guy Hocquenghem.»

La gamine fait une apparition dans Le Locataire de Polanski et tourne aussi dans des films érotico-pornographiques comme Maladolescenza ou Spermula. On voit encore la jeune Eva Ionesco en 1977 à la une de l’hebdomadaire allemand Der Spiegel seulement vêtue d’un collier et de bas noirs. En France, Ici Paris dénonce (complaisamment, clichés à l’appui) la «petite fille jetée en pâture au regard des hommes», cette «baby porno» (sic), âgée de douze ans, utilisée par «les marchands du vice». Un an après, elle pose plus sagement avec Salvador Dali en une du magazine branché Façade. Bien plus tard, Eva Ionesco, devenue actrice, passera derrière la caméra pour raconter cette part d’enfance dans le film My Little Princess sorti en 2011 tout en réclamant devant la justice l’interdiction de diffusion et de reproduction des photos prises par sa mère. Le dernier round judiciaire dans la famille a vu la mère, Irina, être déboutée le 7 août de toutes ses demandes contre Simon Liberati et les éditions Stock.

Éloge de la grâce et de la perdition

Ces péripéties médiatisées attireront peut-être des curieux appâtés par l’odeur de soufre, mais ils seront sans doute déçus tant ces éléments qui en sont une part de la matière, servent d’abord une entreprise authentiquement littéraire au-delà des labels usés de l’«autofiction» ou du «inspiré de faits réels». Depuis 2004 et son premier roman Anthologie des apparitions à son essai 113 études de littérature romantique en passant par les romans Nada existL’hyper-Justine et Jayne Mansfield 1967 (prix Femina 2011), Simon Liberati n’a eu de cesse de construire une œuvre aussi puissante que fascinante, tiraillée entre le péché et la grâce, peuplée d’être baroques (mondains, artistes, aristocrates déchus…) empruntant des masques d’anges, de démons, d’enfants perdus, d’ogres ou de sorcières. L’ombre de Huysmans et des esthètes décadents flotte sur ces papillons de nuit consommant sexe, alcool et drogue avec le même appétit autodestructeur.

Eva, que l’on pourrait présenter comme un «portrait amoureux» de la femme de Simon Liberati ou comme un «éloge» selon l’expression de l’auteur, éclaire et justifie les livres précédents, particulièrement Anthologie des apparitions dont l’héroïne, Marina, était l’une de ces adolescentes égéries des nuits parisiennes, au Palace et ailleurs, à la fin des années soixante-dix. À l’époque, Simon Liberati croisa Eva Ionesco qui lui apparut un soir, dans une robe Dior 1950 couleur pastel et une paire de mules, telle «une enfant maquillée et droguée», «licorne coiffée pour la parade sur un manège de foire». Cette furtive rencontre et les photos d’Eva prises par sa mère inspirèrent des années plus tard le personnage de Marina et l’objet du roman : «Écrire leur élégie, l’éloge oisif de la jeunesse, de la grâce et de la perdition». «Il me faudrait encore attendre dix ans avant qu’une des créatures invoquées, la plus farouche, Eva, se réveille et vienne réclamer son dû», précise l’écrivain. Viendra donc la rencontre entre l’auteur et son modèle, rencontre ébauchée dans le réel, fantasmée dans la fiction d’Anthologie, vécue puis retranscrite dans Eva. D’où la singularité et la profondeur de cette histoire d’amour déjouant le temps, plongeant  ses racines entre imaginaire et réalité : «L’épaisseur du passé, les dizaines de milliers de jours et de nuits passés l’un sans l’autre, la complexité des motifs qui nous avaient conduits puis liés l’un à l’autre, l’emmêlement des fils de nos consciences – Eva m’aimant à cause de l’évocation exacte, exacte parce que poétique, donc inventée et inspirée par elle tout à la fois, que j’avais réussie d’une enfance commune que nous n’avions pourtant pas partagée».

Une conversion

Simon Liberati - EvaLe récit de l’enfance et de l’adolescence d’Eva Ionesco relève de l’enquête, du récit réaliste voire naturaliste dont les aspects les plus crus sont parfois relatés avec une sécheresse saisissante : «C’est durant son année de sixième qu’Eva prit l’habitude de s’injecter de l’héroïne un peu partout, utilisant même l’eau des toilettes de la cuvette des W.C. du lycée Paul-Valéry.» Pas de pathos ni de voyeurisme sous la plume de Liberati quand il retrace les stations que prend le chemin de son héroïne, mais le conte gothique, la fantasmagorie, les références et les ombres tutélaires (Lewis Carroll, Jean Lorrain, Colette…) s’invitent sans masquer les écueils qu’affronte cet étrange couple.

L’écrivain n’enjolive rien dans cette histoire d’amour aussi inattendue qu’évidente scellée par la Providence et par le regard d’Eva, «le plus fort appel de l’au-delà que j’ai jamais reçu» : «l’engagement qu’il réclamait, le vœu que j’ai cru dans ma propre ivresse lire dans ces yeux-là, a changé ma vie. C’était une conversion.» Mais une conversion qui ne reniait pas les fascinations anciennes : «j’ai toujours chéri les monstres et j’ai souvent cherché timidement leur compagnie, mais cette étrange adulte aux yeux si profonds, d’une charité presque chrétienne, qui s’était selon son expression “corrigée”, me donnait envie d’elle, parce qu’elle contenait la diablesse et peut-être parce qu’elle l’avait corrigée, tout en restant drôle et mystérieuse.» Sur fond de vaisselle brisée, le narcissisme, l’infantilisme, les obsessions, les caprices, les superstitions, les  pulsions suicidaires de l’une se heurtent à la discipline morose de l’écriture, à l’égoïsme, à l’ivrognerie, aux dégâts causés par les années de drogue de l’autre. Quoique l’addiction à la cocaïne de l’écrivain ne contrarie pas la «vieille briscarde de ce genre de loisir» qui consulta «à l’âge de la marelle le célèbre Dr Olivenstein». «Dans mon souvenir, les premiers jours, nous enchaînions les nuits blanches à parler, à priser, à boire, à lire la Bible et à faire l’amour», résume Liberati.

Foi en l’amour

«Un baiser suffit à changer Eva en enfant de six ou sept ans, elle retrouve sous l’impulsion du désir physique l’âge où elle fut aimée. Pervertie, mais aimée. À l’étrange destin qui consiste à faire l’amour à un de ses personnages venait s’ajouter cette féerie interdite. J’avais une enfant dans mon lit, à jamais», écrit encore l’amoureux aiguillé par le romanesque. Précisons enfin, s’il en était besoin, qu’Eva est l’une des plus belles déclarations d’amour – à une femme en particulier et à la littérature en général – que l’on ait lue depuis longtemps. La preuve : «Il y a une part de foi dans l’amour qui se prononce de manière délibérée en soi comme un vœu. Il reste secret mais aussitôt énoncé il prend une valeur d’absolu. Il ne s’agit pas de dire “Je t’aime” mais d’accepter au fond de soi d’aimer l’autre, c’est-à-dire de ne plus différencier le sort de l’autre au sien propre. Passé un certain âge, ce saut devient plus difficile, sauf quand le passé est engagé tout entier, dans toute son épaisseur, couche après couche, lecture après lecture, rencontre après rencontre dans le choix présent, le justifiant sans doute possible. (…) J’en étais certain, ma foi était pure. Cette foi en l’amour n’était pas morte pendant toutes les années intermédiaires mais elle s’était déplacée dans le domaine de l’art. Je croyais en la littérature, je lui avais juré fidélité et l’élue de ce vœu, cette part communiste de moi qui tendait au sublime en général souffrait de se voir préférer une seule femme, fut-elle aussi poétique et romanesque qu’Eva. La seule issue que j’ai trouvée à ce dilemme était de prendre l’objet de mon amour, Eva, et d’en faire un livre, Eva

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

Eva, Stock, 278 p.

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