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Histoire d’un film maudit au cœur du «Nouvel Hollywood»

30 Juil Publié par dans Cinéma, Littérature | Commentaires

Le mythique Convoi de la peur de William Friedkin est projeté à l’Utopia Toulouse jusqu’au 11 août en version restaurée. Retour sur un film maudit.

Flash-back. À la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, une nouvelle génération de cinéastes prend le pouvoir à Hollywood. Ils s’appellent Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Peter Bogdanovich, Bob Rafelson, George Lucas ou William Friedkin. Dans leur sillage, Al Pacino, Robert De Niro, Jack Nicholson, Dustin Hoffman, Robert Duvall, Dennis Hopper et Gene Hackman deviennent des stars. Le journaliste américain Peter Biskind nommera cette parenthèse enchantée, ouverte par Bonnie & Clyde d’Arthur Penn en 1967 et fermée en 1980 avec La Porte du Paradis de Michael Cimino qui ruine le prestigieux studio United Artists, «le Nouvel Hollywood» (1).

Intouchable

Sur la vague de la contre-culture des sixties, de l’élan contestataire et de la libération des mœurs, ces jeunes metteurs en scène se veulent à la fois les héritiers des grands maîtres américains (John Ford, Orson Welles…) que du cinéma d’auteur européen et de la Nouvelle Vague tout en avançant des projets profondément novateurs. Easy Rider de Dennis Hopper, La Dernière Séance de Peter Bogdanovich, American Graffiti de George Lucas, Le Parrain de Francis Ford Coppola ou Mean Streets de Martin Scorsese sont d’énormes succès publics et critiques. Les Oscars pleuvent, la Palme d’Or couronne Coppola (Conversation secrète en 1974) et Scorsese (Taxi Driver en 1976). Les grands studios se plient donc à leurs volontés en attendant l’heure de les remettre au pas et de reprendre les commandes. La preuve avec William Friedkin.

Quand il se lance dans un libre remake du Salaire de la peur de Clouzot d’après le roman de Georges Arnaud, le cinéaste a enchaîné deux films ayant pulvérisé le box-office : French Connection en 1971 (avec au passage cinq Oscars dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur) et L’Exorciste en 1973. «Il était le Christ réincarné. Il était intouchable», se souvient l’un de ses assistants. Devant l’ampleur du projet, deux studios – Paramount et Universal – unissent leurs carnets de chèques. Les stars pressenties se défilent. Marcello Mastroianni ne veut pas abandonner Catherine Deneuve et leur jeune fille Chiara, le débonnaire Robert Mitchum pressent un tournage trop fatiguant, Lino Ventura ne parle pas anglais… Steve McQueen accepte le rôle principal à condition que sa compagne Ali McGraw décroche elle aussi un rôle. Pas question, rétorque Friedkin. McQueen demande alors que le tournage ait lieu aux Etats-Unis. Nouveau refus. Peu importe, William Friedkin se passera des vedettes qui auraient rassuré les producteurs. Il décide, on obéit. Aux côtés de Roy Scheider (qu’il avait dirigé dans French Connection et qui jouait dans Les Dents de la mer d’un dénommé Steven Spielberg commençant à faire parler de lui), il embauche le Français Bruno Cremer, l’Espagnol Francisco Rabal et le Franco-marocain Amidou (acteur de prédilection de Claude Lelouch).

Plus dure sera la chute

Au gré d’un tournage interminable qui se déroule en République dominicaine, en France, en Israël, au New Jersey, au Mexique et au Nouveau Mexique, les dépassements de budget se succèdent et les catastrophes aussi. Intempéries, maladies (le paludisme et la malaria déciment l’équipe) et avanies diverses (dont une descente de la police mexicaine qui expulse des membres du staff pour possession de drogue) transforment Le Convoi de la peur en véritable cauchemar. Si certains voyaient en Friedkin une réincarnation du Christ, lui se conduit plutôt en Dieu tout-puissant et en dictateur, renvoie techniciens et collaborateurs, pique des crises de nerf d’anthologie. Quand les pontes de la Paramount et d’Universal découvrent enfin le film, ceux-ci suggèrent quelques légères modifications. Friedkin les reçoit avec son équipe technique (il a demandé aux hommes de s’habiller en clochards) et une bouteille de vodka à la main qu’il descend devant les grands patrons avant de tomber de son fauteuil. Ambiance…

A sa sortie, Le Convoi de la peur est un fiasco. On le retire rapidement des écrans américains pour faire de la place à un spectaculaire western spatial sorti un peu avant : La Guerre des étoiles de George Lucas. Friedkin et les autres cinéastes du Nouvel Hollywood n’ont pas vu que les temps étaient en train de changer. Le public américain se détourne de leurs œuvres adultes, sombres, dérangeantes, baroques pour du pur divertissement, des effets spéciaux et du grand spectacle. Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino en 1978 et Apocalypse Now de Coppola un an plus tard (deuxième Palme d’Or pour lui et autre tournage homérique) retardent le couperet, mais la messe est dite. Hollywood va entrer dans l’ère des «blockbusters», du marketing et du merchandising. Les artistes sont priés de déguerpir ou de se plier aux lois des financiers. L’ironie (cruelle) de l’histoire est que les deux cinéastes emblématiques de cette mutation – George Lucas et Steven Spielberg – venaient eux aussi des rangs du Nouvel Hollywood avant de prendre une autre direction. Certains de leurs anciens compagnons de route en tireront quelque amertume et un sentiment de trahison. À propos du triomphe de La Guerre des étoiles, Friedkin confiera : «Il s’est passé avec ce film ce qui s’est passé quand McDonald est arrivé : le goût pour les bonnes choses s’est mis à disparaître. Il s’en est suivi une période de régression terrible. Et elle continue. Nous sommes tous tombés dans le trou.»

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

(1) Le Nouvel Hollywood, Le Cherche-Midi, 2002. À lire également les mémoires de William Friedkin : Friedkin Connection, La Martinière, 2014.

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