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De la fraternité

17 Juil Publié par dans Opéra, Théâtre | Commentaires

Retour sur une saison toulousaine placée sous le signe du huis clos familial. La tendance était au repli décliné sous toutes ses formes par les metteurs en scène. La famille ne fut jamais autant présente sur les plateaux toulousains, cadre idéal de la représentation d’une société miniature: lieu du refuge mais aussi de toutes les dérives.

Une île flottante_Ch. Marthaler © Simon Hallström

Metteur en scène essentiel du paysage théâtral européen, le Suisse Christoph Marthaler était en visite au Théâtre national de Toulouse avec son esthétique sophistiquée et poétique, forme de théâtre musical à l’écoute des personnages alternant langage parlé et chanté. Fruit d’une adaptation libérée de « la Poudre aux yeux » d’Eugène Labiche, son « Das Weisse vom Ei (Une île flottante) » (photo) est une comédie loufoque mettant aux prises deux familles bourgeoises entrées en phase de négociation en vue du mariage de leurs enfants. Marthaler surligne les lourdeurs, jusqu’à l’engourdissement, du carcan familial bourgeois réglé comme une horloge dont le gong ne cesse de résonner inlassablement dès le lever de rideau, plaçant ainsi d’entrée certains spectateurs en état d’agacement… Du grand art !

OWEN

« Owen Wingrave » © Patrice Nin

La maison familiale comme lieu de l’asphyxie, tel est le cadre de deux courts opéras de Benjamin Britten programmés au Théâtre du Capitole : « le Tour d’écrou » et « Owen Wingrave » sont basés sur «des nouvelles d’Henry James dites “de fantômes”, qui se passent dans des maisons dans la campagne anglaise» prévient le metteur en scène Walter Sutcliffe – la direction musicale, plus décevante, était assurée par David Syrus. Dotés d’ambiances sonores au réalisme saisissant, ces ouvrages plongent dans l’Angleterre de la seconde moitié du XIXe siècle, crispée sur des valeurs sclérosées.

Créé en 1954, « le Tour d’écrou » a pour cadre un manoir anglais, où deux enfants sont aux prises avec leur nouvelle gouvernante «inadaptée, voire déséquilibrée», assure Walter Sutcliffe. Représenté pour la première fois en 1971 et contemporain de la guerre du Vietnam, « Owen Wingrave » est le récit de la lutte d’un jeune homme pacifiste en rupture avec la pesanteur d’une tradition familiale militariste. «La forme de tragédie classique que revêtent chez Britten les héros qui contreviennent aux structures sociales trouve son expression la plus aboutie avec « Owen Wingrave ». Owen trouve qu’il ne peut ni ne doit accepter les us de sa propre société : tuer et mourir sur le champ de bataille. Il se dresse contre cela, mais à la fin, il ne parvient pas à s’en échapper totalement et le combat qu’il livre contre lui-même pour se dégager va le détruire», souligne le metteur en scène de ces œuvres aussi troubles que sombres.

Henry VI

« Henry VI » © Nicolas Joubard

Trilogie monumentale, le « Henry VI » de William Shakespeare nous a été offert au Théâtre national de Toulouse – dans sa version (quasi) intégrale s’étalant sur une douzaine d’heures – dans la mise en scène futée de Thomas Jolly, mais à la direction d’acteurs maladroite. Une longue saga relatant l’histoire des cinquante années d’un règne traversé par la fin de la guerre de Cent Ans et par le déclenchement de la guerre des Deux-Roses. Cette guerre civile vit l’affrontement sanglant de deux branches familiales rivales pour l’accession à la couronne d’Angleterre au XVe siècle, dans une lutte cruelle riche en complots machiavéliques et en combats féroces.

Créée en 2004 et reprise au TNT, « Au monde » est l’une des pièces qui ont le plus contribué à faire connaître le théâtre de Joël Pommerat, auteur et metteur en scène. Huis clos labyrinthique où se croisent les histoires de plusieurs personnages d’une famille cloîtrée, cette œuvre, selon lui, «n’est pas une pièce sur la famille mais sur une famille en particulier, pilier de notre système économique, social, politique et sur son rapport au monde qui l’entoure. C’est également une fable abstraite, palimpseste des « Trois Sœurs » de Tchekhov, huis clos sans véritable action concrète, avec beaucoup de considérations philosophiques et existentielles».

Fotografía de prensa de Viejo Solo Y Puto. Dirección Sergio Boris.

L’un des points culminant de la saison théâtrale fut la venue au Théâtre Garonne de la troupe de l’Argentin Sergio Boris avec sa pièce (photo) d’un réalisme tendu comme un string : « Viejo, solo y puto » (Vieux, seul et pédé). Dans l’arrière-salle d’une pharmacie d’un quartier excentré de Buenos Aires tenue par deux frères, des amis se réunissent entre les rayonnages de médicaments. Ils se retrouvent là un samedi soir, avant de rejoindre la «soirée mousse» annoncée au Mágico. On grignote une part de pizza entre deux verres de bière, histoire de fêter le diplôme enfin décroché par l’un des deux frères, un laborieux soucieux de remettre sur pied l’officine que le père déserte faute de rentabilité. Plus pragmatique et moins scrupuleux, l’aîné fait entrer un peu d’argent dans la caisse en soulageant quelques travestis en manque d’hormones. Deux pharmaciens, un maquereau et deux travelos au bord de la crise de nerfs s’agrippent, tentant d’échapper à la noyade dans une société en crise. Un précipité de vie, où quelques êtres désœuvrés sont la proie de tensions qui nourrissent un climat de violence contenue. Un texte ciselé au scalpel d’une écriture de plateau remise sur le métier durant de longs mois de répétitions : le metteur en scène argentin Sergio Boris pratique le théâtre comme John Cassavetes faisait du cinéma. Le spectacle doit beaucoup aux acteurs magnifiques de rigueur, d’un réalisme éclatant, capables aussi d’injecter des doses homéopathiques d’humour dans ces histoires aux lendemains qui déchantent.

Le Théâtre Garonne accueillait également « Saga », la nouvelle création de Jonathan Capdevielle. Poursuivant l’exploration de zones autobiographiques troubles, il reconstitue ici une partie de l’histoire familiale, vécue notamment au début des années quatre-vingt-dix, dans une grande maison nichée au pied des Pyrénées, chez sa sœur affublée d’un compagnon bandit de grand chemin… Une épopée à rebondissements aussi drôles que dramatiques, un spectacle où le plus intime rejoint le plus spectaculaire dans une narration d’une liberté inouïe, bâtie de confessions livrées, de reconstitutions filmées, de poésie contemplative, de travestissement chorégraphié, de chansons fredonnées, d’émotions partagées…

OISEAU VERT

« L’Oiseau vert » © Polo Garat / Odessa

Comme d’autres avant lui, Sylvain Maurice a mis en scène le roman « la Pluie d’été », de Marguerite Duras, pour une petite troupe de comédiens dirigés avec une pointilleuse justesse. Sur la scène du petit théâtre du TNT, le père, la mère et la sœur tentent de comprendre un enfant surdoué qui refuse d’aller à l’école, parce qu’on y enseigne des choses qu’il ne sait pas : «Á l’école, je me suis trouvé devant la vérité, à savoir l’inexistence de Dieu», dit Ernesto. L’auteur se saisit du réel pour mieux raconter ses obsessions : la figure d’une mère extraordinaire et dévorante, la passion amoureuse entre frère et sœur, la pauvreté et le déracinement, l’effroi partagé au lendemain de la guerre…

C’est l’histoire extraordinaire de Barbarina et Renzo qu’a choisi de raconter Laurent Pelly sur le grand plateau du TNT. Il met en scène « l’Oiseau bleu », fable théâtrale de Carlo Gozzi créée en 1765, récit du voyage initiatique de deux jumeaux vers leur mère, la reine Ninetta. Laquelle est enterrée vivante sous un évier par l’atroce reine-mère profitant ainsi de l’absence prolongée du roi. Spectacle assumant de front la théâtralité et la magie de la pièce, cette mise en scène simple et habile est encore une fois l’occasion pour Laurent Pelly d’injecter une malicieuse dose de légèreté à la noirceur violente du propos : «C’est un regard assez dur sur l’humanité. C’est très caustique, très méchant, comme un coup de poing. Il n’y a pas un personnage pour racheter l’autre. C’est d’abord une pièce sur la bêtise. Une attaque contre les dogmes et le sectarisme, mais avec beaucoup d’humour et de drôlerie. Ce n’est pas uniquement noir, c’est plein de charme aussi : c’est noir et tendre à la fois», dit-il. Un divertissement total porté par les prodigieuses apparitions de l’incroyable Marilú Marini grimée en terrible reine-mère.

CASTOR

« Castor et Pollux » © P. Nin

Tragédie lyrique créée en 1737, « Castor et Pollux » a été donnée au Théâtre du Capitole dans la mise en scène de Mariame Clément – déjà présentée à Vienne. Évocation de l’histoire mythique des demi-frères, ce troisième opéra de Jean-Philippe Rameau raconte comment Pollux, fils de Zeus, renonce à épouser Télaïre lorsqu’il découvre qu’elle est amoureuse de Castor, fils du roi de Sparte. Castor est tué lors d’une tentative d’enlèvement de Télaïre, il est ramené des Enfers par son frère Pollux. Dirigé par Christophe Rousset, l’ensemble Les Talens Lyriques restitue la splendeur de cette partition avec une dynamique constante, sans la moindre pesanteur extatique. Les nombreuses plages orchestrales et chorégraphiques de l’œuvre sont prétextes à l’exploration du passé commun des quatre personnages dans la maison familiale, autour d’un escalier monumental. Mariame Clément installe sur scène les doubles des héros à différents âges, de l’enfance à l’adolescence, pour mieux cerner leur personnalité. Un choix fructueux pour le déroulement de l’histoire, jamais interrompue, et pour la compréhension des rivalités amoureuses et des rapports fraternels. Rien n’est figé dans cette histoire projetée dans un contexte contemporain et dotée d’une direction d’acteurs incroyable de précision. Le point culminant en est la scène des enfers – représentés par une chambre mortuaire – où Castor et Pollux se mettent à nu pour échanger leurs vêtements. La distribution fut à la hauteur de l’exigence dramatique, les voix se révélant d’une qualité éclatante, la diction de chacun frôlant la perfection : la fragilité du ténor Antonio Figueroa en Castor, la générosité du baryton Aimery Lefèvre pour interpréter Pollux, la puissance redoutable de la mezzo-soprano Gaëlle Arquez dans le personnage enflammé de Phébé, la lumineuse et délicate soprano Hélène Guilmette sous les traits de l’amoureuse Télaïre, la démesure athlétique du ténor Sergey Romanovsky pour rivaliser avec les trompettes héroïques, l’impressionnante stature noire du baryton-basse Dashon Burton incarnant la figure centrale de Jupiter, la splendide soprano Hasnaa Bennani au service de divers rôles, le baryton Konstantin Wolff plus en retrait dans la tenue du Grand Prêtre de Jupiter. Pour un éloge sensible de la fraternité.

Jérôme Gac
une chronique du mensuel Intramuros

Nouvelles saisons disponibles :

Théâtre du Capitole, place du Capitole, Toulouse. Tél. : 05 61 63 13 13.

Théâtre national de Toulouse
, 1, rue Pierre-Baudis, Toulouse. Tél. : 05 34 45 05 05.

Théâtre Garonne
, 1, avenue du Château d’eau, Toulouse. Tél. : 05 62 48 54 77.

Théâtres Sorano et Jules-Julien
, 35, allées Jules-Guesde, Toulouse.
Tél. : 05 81 91 79 19.

Odyssud, 4, avenue du Parc, Blagnac, Tél. : 05 61 71 75 10.

photos:
« Das Weisse vom Ei (Une île flottante) » © Simon Hallström
« Viejo solo y puto » © Brenda Bianco

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