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Vargas Llosa, malaise dans la civilisation

12 Juil Publié par dans Littérature | Comments

Dans La Civilisation du spectacle, le prix Nobel de littérature s’en prend à une époque où la culture est menacée par ses formes dévoyées.

Un nouveau roman – Un Héros discret – et une nouvelle traduction de Conversation à La Catedral accompagnent la sortie en France de La Civilisation du spectacle paru en 2012 aux éditions espagnoles Alfaguara. Cette riche actualité ne doit pas occulter ce recueil de textes dont le titre fait référence à La Société du spectacle de Guy Debord. Si Vargas Llosa reprend ici l’une des idées principales du pape du situationnisme (l’avènement d’une société où le fétichisme de la marchandise est total, d’un monde où le vrai est un moment du faux, c’est-à-dire où l’illusion du mensonge est devenue vérité), il ne se livre pas à une exégèse de la pensée debordienne, mais plutôt à une libre réinterprétation à la lumière des temps où nous sommes.

Vargas Llosa ©  C. Hélie - Gallimard

La quantité aux dépens de la qualité

Diagnostiquant «une culture en crise et en décadence», l’écrivain fait de la «démocratisation excessive de la culture» le responsable de cet appauvrissement, de ce déclin. «La quantité aux dépens de la qualité» : voilà donc selon lui le mot d’ordre d’une culture de masse, mondialisée, purement récréative dont les images, Internet et le monde des écrans sont les fers de lance. L’analyse n’est évidemment pas nouvelle et Vargas Llosa cite certains de ses prédécesseurs (dont T.S. Eliot) dans cette critique. Plus singulière est son analyse du phénomène de l’effondrement de la culture traditionnelle en Occident, qui se produit à la base, avec les leurres du divertissement pour le grand public, et au sommet à travers le magistère de «groupuscules vaniteux d’universitaires et d’intellectuels». L’auteur de La Fête au bouc n’oublie pas que «la disparition des élites, de la critique et des critiques qui, auparavant, établissaient des hiérarchies et des modèles esthétiques» a vu l’avènement de nouvelles élites dont l’imposture et le nouveau conformisme de l’art contemporain sont l’une des figures : «le culot et la bravade, le geste provocateur et insane suffisent parfois, avec la complicité des mafias qui contrôlent le marché de l’art et les critiques complices ou gobe-mouches, pour couronner de faux prestiges et conférer le statut d’artistes à des illusionnistes qui dissimulent leur indigence et leur vide derrière la fumisterie et la prétendue insolence.»

De même, «dans la civilisation du spectacle, l’intellectuel n’intéresse que s’il suit le jeu à la mode et devient un bouffon», relève Vargas Llosa qui déplore aussi la remise en cause, dans la foulée de 68, de l’autorité et de la figure du maître, en particulier dans le domaine de l’enseignement. Libéral, au sens politique et économique du terme (en France, on le situerait au centre-droit de l’échiquier politique), l’écrivain péruvien n’est cependant pas dupe de la grande révolution libérale-libertaire à l’œuvre depuis une quarantaine d’années. À son propos, il écrit avec une lucidité ravageuse : «Jamais ne fut aussi juste le diction “personne ne sait pour qui il travaille”. En croyant le faire pour construire un monde véritablement libre, sans répression, sans aliénation ni autoritarisme, les philosophes libertaires comme Michel Foucault et ses disciples inconscients ont fort bien œuvré pour que, grâce à la grande révolution éducative qu’ils ont propulsée, les pauvres restent pauvres, les riches riches, et les maîtres invétérés du pouvoir toujours le fouet à la main.»

Dinosaure en cravate

La Civilisation du spectacle, Gallimard,Il y a beaucoup d’autres irrévérences envers notre époque dans La Civilisation du spectacle écrit par un homme du monde d’avant qui ne se résout pas à voir «les bouffons et les amuseurs publics transformés en maîtres à penser». L’érotisme devenu pornographie, le journalisme cédant la place à la presse people : les mutations à l’œuvre sont décrites crument quitte à fâcher les bien-pensants. «Le politiquement correct a fini par nous convaincre qu’il est arrogant, dogmatique, colonialiste, voire raciste, de parler de cultures supérieures et inférieures, et même de cultures modernes et primitives», ose Vargas Llosa qui aborde avec la même liberté de parole la question du foulard islamique en France, dans un article de 2003, où il considère que les jeunes filles voilées défiant la laïcité dans l’école de la République sont «le poste avancé d’une offensive lancée par les secteurs les plus militants de l’intégrisme musulman».

Quant à la sphère politique, elle n’est pas plus épargnée : «Dans la civilisation du spectacle, malheureusement, la culture, au lieu d’exiger de la politique certains standards d’excellence et d’intégrité, contribue par son influence à la détériorer moralement et civiquement, en encourageant ce qu’il peut y avoir de pire en elle, par exemple, la pure mascarade.» Pour autant, il refuse le pessimisme et le cynisme consistant à considérer que le combat est perdu d’avance, qu’il faut s’accommoder du désastre et «accepter que la société soit une jungle où les fauves mangeront toujours les agneaux».

«Quelque chose de l’immatérialité du livre électronique passera dans le contenu, comme il en va de cette littérature bancale, sans ordre ni syntaxe, faite d’apocopes et de jargon, parfois indéchiffrable, qui domine le monde des blogs, Twitter, Facebook et autres systèmes de communication à travers la Toile», prévient-il en sachant que le média et la technique ne sont jamais neutres, mais des outils pouvant même échapper à leurs créateurs. Vargas Llosa se présente comme «un dinosaure en pantalon et cravate, entouré d’ordinateurs», et même si l’air se raréfie pour cette espèce, «les dinosaures peuvent se débrouiller pour survivre et être utiles dans les temps difficiles», pronostique-t-il. On veut y croire.

Christian Authier
Un Article de l’Opinion Indépendante

La Civilisation du spectacle, Gallimard, 229 p.

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